L’homme de peu de mots et la gravure de mode
Nourris au même sein, issus de la même couvée, Paul Scholes et David Beckham sont pourtant profondément différents. Dans leur approche du monde du football comme dans leurs choix de vie et de carrière. Et alors que le premier vit un été indien mancunien, le second a vu sa carrière sportive se flétrir aussi sûrement que Brigitte Bardot. Portraits croisés et analyse subjective.
David Beckham va donc rejoindre les Los Angeles Galaxy et la Major League Soccer, comme on le pressentait depuis quelques mois. Une nouvelle occasion, pour celui dont les passes magiques lui ont valu le surnom de Goldenballs, de se faire des couilles en or. Mais pour l’observateur que je suis, c’est avant tout la confirmation d’une carrière gâchée depuis son départ pour Madrid. N’en déplaise aux publicitaires, aux conseillers en communication, aux lecteurs de la presse people et à son épouse épicée.
Car ce n’est ni le vendeur de maillots, ni le VRP du soccer, ni l’ami des scientologues qui m’intéressent ici. Mais bien le bilan sportif de l’Anglais depuis son départ pour l’Ibérie. Et sur ce plan-là, le constat est cruel.
Son palmarès madrilène est toujours vierge (Ndlr: Depuis David a quand même gagné une Liga sous les ordres de Capello), mis à part une miteuse Coupe de la Ligue espagnole, presque insultante dans un club aussi hautain que le Real. La politique présomptueuse et somptuaire des Galactiques, dont il était à la fois l’incarnation et la vache à lait, s’est soldée par un échec humiliant, comme un toréador vaniteux embroché par un taureau. Répudié par l’équipe d’Angleterre après la Coupe du Monde, il n’est jamais parvenu à convaincre Fabio Capello, peu sensible à son maniement certes intact du cuir (le ballon, pas le cuir chevelu) et à son penchant pour les soins capillaires.
Surtout, avec son passage au Real, entre tournées promotionnelles, tournages publicitaires et préparations d’avant-saison tronquées, il a égaré le bien le plus précieux d’un sportif de haut niveau, sa condition physique. Car dans sa période rouge, Beckham, on a tendance à l’oublier, était un avaleur de kilomètres, un bourreau de travail, un stakhanoviste des stades. Avec un rayon d’action désormais limité et des ailes rognées, l’ancien adepte du jeu en mouvement ne brille quasiment plus que sur balles…arrêtées.
Au bout du compte, Beckham aura dilapidé son immense talent comme George Best, autre Mancunien légendaire banni pour manque de dévouement à la cause, trente ans auparavant. Entre les deux numéros 7, seuls les motifs du déclin divergent. L’alcool et les femmes pour l’un. Les « peopol » et sa femme pour l’autre.
Cerise sur le gâteau, comme pour souligner la déconfiture castillane de Becks, au même moment, Manchester United et Alex Ferguson, jusqu’à peu englués dans la mélasse, semblent vivre une nouvelle lune de miel. Une renaissance largement due à la forme étincelante de la vieille garde d’Old Trafford, ossature d’anciennes carcasses porteuses de la substantifique moelle du club, et dont certaines firent leurs classes avec Beckham dans la fameuse Manchester Academy, le centre de formation des Red Devils.
Parmi elles, outre Ryan Giggs, Gary Neville et Ole Gunnar Solskjaer, un joueur au talent largement sous-estimé par le grand public. Un homme qui, à y regarder de plus près, constitue une sorte d’anti-Beckham, tant il s’oppose en tous points à son ancien coéquipier. Un homme qui éclaire d’une lumière crue, par effet de contraste, l’impasse dans laquelle se trouve aujourd’hui la carrière du Madrilène. Et un joueur qui prouve, semaine après semaine, que la réussite d’un footballeur ne se mesure pas à l’aune du nombre de couvertures de magazines sur lesquelles on s’affiche ou des contrats publicitaires que l’on signe. Mais qu’elle se construit à base de glaise, anglaise en l’occurrence, et sur des supports plus durables que le papier-monnaie et le papier glacé.
Cet homme, c’est Paul Scholes, lutin rouquin, teigneux et espiègle. Le prototype du joueur complet, à la fois passeur impeccable, tacleur intraitable et buteur impitoyable. Comme un condensé d’anciennes gloires de Manchester à lui seul. Nobby Stiles pour l’agressivité et le labeur défensif [cliquer lien pour voir la vidéo]. Bobby Charlton pour l’allant offensif et l’intelligence de jeu. Dennis Law pour le jeu de tête et le sens du but. Et, à 32 ans, une fidélité sans faille à la maison United, après plus de 500 matches sous le maillot rouge. Une histoire mancunienne qui débute pour lui au début des années 90. Comme pour David Beckham. Retour en arrière.
Lors de sa prise de fonction en 1986, Alex Ferguson s’était appliqué à rendre son lustre au club d’Old Trafford, gagné par l’oxydation après les saisons illustres de l’ère Matt Busby. Dans sa quête de trophées patinés, il avait commencé par faire le ménage et s’était séparé des meilleurs buveurs du club, Paul McGrath et Norman Whiteside en tête.
Puis, il avait bâti à coups de millions une équipe à son image capable de reconquérir un titre remporté pour la dernière fois en 1967. Une mission accomplie en 1993, grâce à quelques vieux routiniers du football anglais (Bruce, Pallister, Hugues), à un adolescent gallois (Ryan Giggs), à un Danois irascible (Schmeichel) et à un réfugié politique français (Cantona).
Loin de s’en contenter, l’Ecossais préparait pourtant déjà l’avenir, en élaborant une ambitieuse politique de formation capable de pourvoir au renouvellement de ses cadres. Et en envoyant ses plus fins limiers battre la campagne pour repérer les meilleurs espoirs britanniques, et les persuader de rejoindre son académie. Ce que feront Scholes et Beckham durant l’été 1991.
Compagnons de couveuse, presque contemporains – Beckham est né le 2 mai 1975, Scholes le 16 novembre 1974 – les deux gamins vont forcer simultanément les portes de l’équipe première. Et s’y imposer durant la saison 1995-1996, en compagnie de plusieurs camarades d’une promotion exceptionnelle, Nikky Butt, Gary et Phil Neville. Après les Busby Babes, abattus au décollage avant même d’avoir eu l’occasion de déployer leurs ailes sur le football européen, après la génération des Best, Law, Charlton, les Fergie’s Fledglings, littéralement les oisillons de Ferguson, avaient éclos. Et allaient durablement survoler la Premiership.
Mais s’ils sont coulés dans le même moule, Scholes et Beckham n’ont pas pour autant été fondus à partir du même alliage. Longtemps complices sur le terrain, à Manchester et en équipe d’Angleterre, tout semble en effet les opposer. A commencer par leurs origines géographiques et leurs appartenances partisanes.
Né à Salford, dans la banlieue de Manchester, Paul Scholes est un fervent supporter d’Oldham Athletic, club mancunien au profil modeste et laborieux qui évolue aujourd’hui en League One (3e division anglaise).
Quant à David Robert Joseph Beckham, il naît à Leytonstone, dans l’Est londonien. Il y héritera de la passion débordante de ses parents pour le prestigieux Manchester United, et tournera le dos aux clubs locaux de Leyton Orient et Tottenham.
Cuisses potelées, mine renfrognée, tignasse fauve et court sur patte, Paul Scholes, qui plus est asthmatique, est loin d’avoir un physique à la grecque. Tout le contraire du métrosexuel Beckham, gueule d’ange et physique de jeune premier, dont il fera plus tard son fond de commerce, parfaitement adapté à cette Grande-Bretagne qui vote pour Tony Blair et un Labour relookés par les spindoctors.
Scholes et Beckham, c’est aussi à certains égards la parabole de l’enfant prodigue. Le happy end en moins. D’un côté un ouvrier discret, appliqué, sans histoire et fidèle. De l’autre un surdoué, choyé et accueilli comme un fils par Ferguson, soucieux de le préserver de l’appétit vorace des tabloïds. Mais qui se laissa griser, et aujourd’hui griller, par les spotlights.
Dans une société qui valorise l’image et néglige souvent la substance au profit de la surface, Scholes paraît anachronique. Caractère réservé, taciturne, il fuit les interviews [cliquer lien pour voir le rare entretien qu’il a accordé récemment à la BBC]. Et ne s’intéresse qu’à une seule surface, celle de réparation.
Evidemment tout le contraire de Beckham, archétype de l’homme de communication. Au point de lui sacrifier le joueur de football, et de devenir une parodie de lui-même, une gravure de mode, un Paris Hilton du ballon rond.
Les dernières péripéties des carrières de Becks et Scholesy soulignent encore davantage leurs différences. Et les trajectoires divergentes qu’elles ont imprimées à leurs vies.
Ainsi Scholes, remis d’un mal étrange aux yeux qui ruina sa dernière saison, vit-il aujourd’hui une sorte d’été indien. Chargé d’un rôle plus défensif que par le passé, il a retrouvé sa frappe dévastatrice [cliquer lien pour voir le but de Scholes contre le Barça] et son efficacité.
Au point de susciter la convoitise du sélectionneur anglais Steve McLaren, qui aurait tenté de le persuader de revenir en équipe nationale. Désireux de se consacrer davantage à sa famille, le numéro 18 mancunien est resté sourd à ces avances.
Le monde est décidément mal fait. Car Beckham, qui rêve d’un retour dans l’équipe aux trois lions, a jusqu’ici été totalement ignoré par l’ancien assistant de Ferguson. Et semble plus que jamais à l’automne de sa carrière. Ou même sur le point d’entrer dans un long hiver sportif.








