Ce qu’ils vont découvrir
Voici le communiqué de Jean-Pierre Escalettes…
« J’ai pris l’initiative de constituer une commission d’enquête chargée d’établir les faits et les responsabilités dans le déroulement des événements du dimanche 20 juin à Knysna. Elle sera composée de trois personnalités indépendantes choisies respectivement par le Président de la FFF, le Président de la LFP et le Président de la LFA. J’ai désigné Laurent Davenas, avocat général près la Cour de Cassation. Frédéric Thiriez a choisi Jacques Riolacci, ancien président de la Commission de discipline de la LFP et Fernand Duchaussoy a désigné Patrick Braouezec, président de la Fondation du Football. Ces trois personnalités disposeront de toute latitude pour entendre, à leur initiative, ceux des membres de la délégation officielle, du staff et des joueurs de l’Equipe de France dont le témoignage leur paraîtra indispensable. La commission d’enquête remettra ses conclusions au Conseil Fédéral. Je souhaite qu’elle puisse le faire dans la deuxième quinzaine d’août, avant le début du cycle des matches de qualification pour l’Euro 2012. »
Avant tout le monde et grâce à ses entrées amicales, Subfoot a enquêté au cœur du désastre bleu.
Cette enquête minutieuse et menée dans le plus grand secret n’aurait pas été possible sans des témoins nombreux que nous tenons à remercier. Merci à Jean-Patrick, ami d’enfance de Jérémy Toulalan, croisé au Night Fever Club de La Rochelle. Merci à Mme Jacqueline, femme de ménage de Mme Ribéry, mère du petit Franck, croisée au Petit Casino de la rue Waldeck Rousseau un dimanche matin de ciel lourd et gris comme il lui manquait de la menthe pour son taboulé. Merci à Jean-Claude Jean-Claude, qui a souhaité garder l’anonymat mais s’est quand même présenté à nous comme le cousin par alliance du chauffeur de bus des Bleus pendant le stage à Tignes. Merci à « miss Gros Seins », strip-teaseuse au Café des nuits blanches, à Paris, et connaisseuse de footballeurs, ainsi qu’elle se décrit après 2 heures du mat’, ex fiévreuse des soirées électro du Prince rédacteur en chef dans sa période DJ. Merci à Douglas Aerbits, beau-frère du jardinier du terrain de football de Knysna. Merci enfin à « Riou », ainsi surnommé par celui qu’il appelle « mon boy-friend », Patrice Evra.
L’éviction de Nicolas
« Quand on te traite d’enculé, si tu baisses la culotte, t’es d’accord que t’es pas un homme ? » sera interpellé Frédéric Thiriez, membre de la Commission d’enquête, en réponse à quoi tombera sur l’assemblée un pesant blanc appelé à durer de longues secondes. Au-delà des incompréhensions sémantiques, il semblerait qu’entre les joueurs et le staff de l’équipe de France se soit doucement et sévèrement creusé ce que les petits parisiens en cravate courte appellent un « gap » pour faire américain, soit un fossé. Un fossé moins générationnel que basé sur un quiproquo d’intérêt parmi les joueurs, désireux d’être sélectionnés avant toute chose, quoiqu’il en soit de leur avis sur la méthode de travail. L’éviction de Nicolas, « ça fout les boules ! Des insultes, un vestiaire en connait combien de fois par saison ? Faut être con pour croire que c’est un lieu de phrases avec sujet-verbe-complément et qu’on ne dit jamais des familiarités ! Encore une idée du rugby version Racing ! » Ainsi le fossé s’est creusé dans le fossé, et l’incompréhension l’a rajouté au quiproquo. « Une décision injuste ne provoque pas forcément de justes réactions ! » expliqueront les joueurs, avançant là un pion décisif dans l’explication de la grève du dimanche, qui inspirera bientôt les Pony Pony Run Run à chanter « Sunday easy Sunday » sur un air de U2 : la grève ne peut pas être jugée hors de son contexte et des responsabilités de l’encadrement des joueurs. « Virer un mec plutôt que le suspendre un match, ça ressemble à quoi ? On était dans un feuilleton. La grève n’en est qu’un des épisodes… voilà tout ! » Ou comment l’éviction d’Anelka devient LA décision mal prise d’un management défaillant : le petit coup de pouce qui fait péter le bouchon de champagne.
La décision de la grève
« Pffff… Dur de démêler les choses… ça commence à parler à droite… ça parle à gauche… Tout le monde parle par petits groupes… par petites touches… Et puis on finit par tous être à peu près dans le bain. A trouver qu’on s’est un peu foutu de notre gueule et que, bon, c’est pas la meilleure façon de vivre une Coupe du Monde. » On ne saurait trouver meilleure description de ce qui entoure la décision prise par les joueurs… Une communication par agrégats dans une situation qui semble déjà largement envenimée et qui prête à des jugements radicaux ! On s’étonne du caractère quasi politique de l’atmosphère, l’hôtel des Bleus passerait facilement pour le Watergate ! Avec ses intrigues de couloir et ses prises de position ! Ne manque que les micros de mise sur écoute ! « C’était une manière de se réapproprier les choses. Faire la grève, c’était une décision sans doute dans le mauvais tempo, par rapport au match qui arrivait… Mais ce n’était pas une décision qui tombait de nulle part. Au pays des Schtroumpfs, tu ne fais pas la grève. Dans cette équipe de France, tu la faisais ! » Et l’on dirait que les joueurs n’étaient pas tout à fait dans la même compétition que d’autres équipes… Comment penser à faire la grève en pleine Coupe du Monde ? Voilà ce qui n’est pas compris vu de France… Voilà ce que les joueurs comprendront plus tard. « On ne mesurait pas le décalage. On a été débordé par l’atmosphère. La compétition est passée derrière… » Noyés, les joueurs ? « C’est un peu une décision en bout de course. » A-t-elle été prise par tout le monde ? « Vous connaissez une décision qui fasse l’unanimité ? Il y a des choix majoritaires. Et certaines personnes ont plus d’influence que d’autres, c’est sur. » L’équipe de France était elle un pays de caïds et de lâches ? « Pas plus qu’elle n’est composée de Robespierre ou de Krasucki ! » Et le rôle du capitaine Evra ? « Investi. Très investi. Très marqué par tout ce qu’il se passait. Devenir capitaine pour cette Coupe du Monde, vous avouerez que c’est pas de chance. Penser qu’on lui reproche son comportement aujourd’hui, en imaginant que son comportement ait pu provoquer les évènements, c’est lui faire porter des responsabilités qui le dépassent largement… » Quoi de si surprenant finalement, à ce qu’une situation difficile préside à une mauvaise décision ?…
Le statu quo dans le bus
« En y repensant, je ne suis pas tant gêner par notre décision de ne pas s’entrainer, que par le choix de le faire ce jour-là, ouvert au public et aux médias, et par le fait qu’on soit resté dans le bus. Là, pour le coup, on passe vraiment pour des gosses ! » Le mot tombe et résonne… Des gosses… Comment faire passer la grève pour une décision réfléchie et responsable quand, réalisée, elle n’est pas assumée ? « Je crois qu’on s’est protégé en allant dans le bus. Comme si, sans le savoir, on avait déjà honte de ce qu’on faisait ! » Le temps du bus se présente comme une fausse bulle : coupés de l’extérieur, les joueurs sont offerts au regard de la foule… et les yeux braqués sur eux leur renvoie l’absurde du moment. « Là, dans le silence tendu, les discussions musclées et de peu de mots avec Escalettes et Domenech qui voulaient qu’on sorte s’entrainer, j’ai commencé à tomber des nues ! Choisir de faire la grève au secret de l’hôtel, ça avait été une chose. Mais faire la grève pour de bon devant le public et les médias, tout d’un coup, c’était tout autre chose… Dans ce bus, on se retrouvait les pieds sur terre, mais c’est comme si on n’avait plus pied. Et ça faisait mal. C’est pas ça, la Coupe du Monde ! » Le bus, où se condensent tous les maux, dans l’économie du verbe, devient le symbole d’une fuite en avant, ou d’un fiasco. Et les joueurs, mais c’est déjà trop tard, s’interrogent : « J’ai commencé à me demander si on n’aurait pas du faire les choses autrement. On pouvait choisir autre chose que refuser de s’entrainer. On aurait pu faire le coup de poing différemment. Avec un peu plus de « couilles ». Voilà, à ce moment, je me suis dis : on aura tout raté, jusqu’au bout. » Ubu roi au pays du ballon rond ? Les joueurs expriment a posteriori l’état de siège et de piège dans lequel tout le monde se trouvait : « Quand tu y repenses, tu ne sais plus démêler les fils. Expliquer, c’est difficile… Comment se sont passées les choses ? A ce moment là, elles avaient leur logique et s’enchainaient plus ou moins naturellement. Avec le recul, tu ne sais plus pourquoi telle décision semblait irrévocable. Tu ne sais plus comment ça s’est imposé à nous. Comment tu expliques une journée pareille ? Un type qui démissionne en filant à pied au milieu des caméras ? Un bus rempli de joueurs en grève, comme des agents SNCF ! ? Tu ne sais plus. » Ce moment du bus, c’est l’épicentre du tremblement de terre, le point culminant de « l’affaire des Bleus de 2010 », Ground zéro. « C’est la fin de quelque chose qui n’a pas démarré la veille. Ce bus, c’est le résultat de pas mal de chose. Et ceux qui ne sont pas dedans, qui le commentent, le filment, le critiquent, comme ceux qui sont dedans, tout le monde y a sa part. Tout le monde tourne autour de ce bus. C’est triste, mais c’est l’affaire de tout le monde. Et notre faute, à nous joueurs, c’est qu’on n’a pas su s’approprier l’équipe. On ne s’est pas affranchi de l’environnement. C’est notre décision, mais c’est comme si on s’est laissé enfermer dans le bus. C’est ça qui me rend le plus amer. » L’amertume emplit les bouches. On ne fait plus machine arrière quand on a le cul par terre et le nez dans la … Le temps s’inverse. Cette équipe de France s’écrit au passé. Et entame doucement son introspection. « Pendant qu’on poireautait dans le bus, je me suis demandé ce qui clochait. Trouver que l’encadrement n’était pas à la hauteur, c’est une chose. Comprendre pourquoi dans le détail, c’est autre chose. J’ai pensé que parmi les joueurs, le staff n’avait pas choisi les bons relais sur le terrain. Après coup, quand je vois le manque d’autocritique de certains parmi nous, qui voient le mal partout, mais n’y sont surtout pour rien !, je me dis qu’il y a des chefs de fil plus judicieux à investir… »
La lecture du message par le coach
Faut-il en rajouter ? « La lecture de notre mot par le coach… bon… Vous savez, déjà, le mot on ne l’a pas écrit. C’est dire qu’on n’était pas sur de nous ! Ensuite, on ne l’a pas lu… Bon… Une grève de ce type là… C’est un peu comme si le 1er mai chacun se faisait son barbec’ à la maison dans son jardin, sans défiler… » Fermer le ban ? « J’ai honte. Putain, j’ai honte. A y repenser, je préférerai avoir eu le cran de descendre avec ce putain de mot, et de le lire. Y’aurait eu ma tête partout. Et ça serait l’image de notre mondial. Mais au moins ça serait pas la photo de ce bus à la con. » Un clou final, comme un bouquet vaseux qui remet les points sur les « i » ? « Tu peux dire ce que tu veux sur Domenech. Il est ci, il est ça. Mais, au moins, lui, il a porté ses couilles jusqu’au bout. Et le mot, il est allé le lire. Alors, calcul ou pas, je ne sais pas ; mais il y est allé. Il aurait pu nous laisser avec notre mot et nos états d’âmes… » La lecture du mot par Domenech finit de rompre le dialogue : « Puisque personne parmi nous n’est en mesure de représenter l’équipe, autant se le dire, d’équipe, il n’y en a plus ! Moi je me suis dis : quoiqu’il arrive face à l’Afrique du Sud, c’est fini. Bel et bien fini. Maintenant, ça va être le bal des conférences de presse et des interviews en solo. Chacun sa vérité. Son livre confessions. Son témoignage. Sa « bave ». Et son petit pré-carré ! Moi, je ne veux pas oublier. Mais je ne veux pas épiloguer non plus. On a déjà trop parlé là-dessus, et pour dire quoi de plus ? Pfffff…. Je veux vite remonter en selle. Et jouer. »
La vraie question que ne posera pas la commission d’enquête mais à laquelle Laurent Blanc travaille, celle-là seule qui a de l’intérêt après un couac tel, qu’il en reste, après coup, invraisemblable, c’est bien celle-ci : comment reconstruire ?
Les coupeurs de tête et autres évinceurs à la sauvette, échappés des dictatures et tribunaux populaires, auront, espérons-le, mûris les propos sages du nouveau sélectionneur, qui a rappelé le cadre institutionnel de l’équipe de France, les fonctions existantes et leurs compétences différenciées, le règlement en cours et les critères de sélection. En véritable président. Un bel espoir bleu devant qui deux ans de rénovation se présentent, tâche lourde certes, mais passionnante.








