les valeurs de base du football de Liverpool
Il est très exactement 72 minutes dans cette finale lorsque mes gros doigts graisseux s’aventurent sur le clavier abandonné depuis maintenant plus de 20 minutes ou presque. Alors que je revoyais avec satisfaction sereine ma copie de la première mi-temps en essayant d’invoquer dans mon crâne d’œuf plus d’éloges et flatteries pour caresser l’ego des rouges et noirs déployant leur art galactique, mon élan fût stoppé net tel un Tom (de Tom & Jerry) se prenant la planche à repasser dans la cuisine en pleine poire. Quoi qu’il arrive dans les prochaines 30 minutes, on aura vécu une finale de la Ligue des Champions rarement spectaculaire mais aussi tristement injuste. Je me demande si le grand Mustafa Kemal Atatürk, père fondateur de la république turque et sponsor de son renouveau moderne dans le moule d’un esprit laïque, s’il était présent pour cette finale, ne se serait pas offusqué de telles fourberies en agitant ses deux Scimitars[1] envers les voleurs du trophée, culottés et habiles dans leur supercherie, mais sans réel mérite (certains de mes collègues de la rédaction diront qu’en football, il n’y a pas de mérites).
Cette soirée pleine de rebondissements restera dans les mémoires, tant le propre des finales étant (le plus souvent) de décevoir, de faillir aux attentes des spectateurs, tant les avertis (fluidité et qualité technique du jeu), que les touristes (nombre de buts, rebondissements). Les derniers seront donc contents de leur collecte de ce soir (6 buts, un monumental retournement de situation, prolongations, tirs au buts, et à la fin un “petit” vainqueur inespéré), eux qui ont été inconsciemment happés dans le filet médiatique de cette superbe compétition, par le sens du moment historique. Ils célébreront pendant la nuit l’esprit bagarreur des rouges, le “je ne sais quoi” de cette équipe porteuse de la hargne du peuple de Merseyside. Une équipe dont le destin semble échapper à la logique des statistiques mais aussi aux valeurs universelles de ce sport imbu de classe mais trop souvent victime d’abrutissement physique. Les touristes hisseront ainsi leurs verres pour se congratuler de leur instinct bien pensant d’identification facile de dernière minute avec cette équipe perçue comme le David de l’Europe bataillant contre le Goliath italien.
Pour les autres, le deuil du football, entamé l’été dernier avec la défaite du seyant Portugal, ne fait que continuer.
Pour notre part, nous avons tout d’abord célébré un démarrage en puissance d’une finale que tout le monde soupçonnait morne. La mèche est allumée par l’inattendu (en attaque) mais toujours impérial Paolo Maldini, 37 ans, vétéran possédant encore toutes ces dents et tout aussi vif et concentré que le petit mais piquant Yoda (Georges, si tu nous écoutes…). A la première minute, sur un centre de Pirlo, Maldini, avec tous ces moyens et un sens de placement impeccable, abat une volée écrasée qui rebondit devant Dudek et embrase ses filets du feu rossoneri.
On ne pouvait rêver meilleur démarrage du côté du Milan car c’est justement Liverpool qui avait bénéficié de la chance de marquer en premier tout au long de son parcours, d’abord contre Juventus (à l’allée) et ensuite contre Chelsea (match retour). Dans les deux cas, cela avait facilité la tâche aux hommes de Benitez en leur permettant d’appliquer la magie noire du maître valencien pour casser et contenir le jeu de ses adversaires une fois le break accompli. Le coup assommoir de Maldini va ainsi permettre de creuser un peu plus les nerfs et les réels talents, si présents, de cette équipe porteuse du mythe d’Anfield Road.
La première mi-temps se dévoilera donc entièrement, mais progressivement, pour le Milan, qui va s’appliquer à son art à 150%, profitant du repos controversé obtenu par les titulaires de l’équipe ce week-end grâce à la décision (courageuse) de Carlo de donner la priorité à la Ligue des Champions. Tant Kaka, Pirlo, Shevchenko, et Crespo démontrait geste par geste, passe par passe leur classe mondiale. Saluons surtout l’excellent travail de Hernan, que le rédacteur en chef avait pressenti comme le héros Milanais de cette finale, qui rallonge l’écart à la 39ème. Voyant Kaka avancer avec le ballon, il se décale d’abord sur la gauche en emportant les trois défenseurs rouges avec lui, libérant Shevchenko qui part à droite avec le ballon, servi délicieusement par le prodige brésilien et se donnant le temps d’ajuster son centre raz terre pour... Crespo, qui loge la balle au fond des filets de Dudek d’un plat du pied chirurgical que rêvent de retrouver Raul et Ruud.
Ce qui est génial mais aussi démonstratif de la grandeur de cette équipe du Milan, c’est de constater sur le ralenti de ce deuxième but l’aisance avec laquelle cette manœuvre est exécutée, rendant le mouvement tout à fait simple aux yeux du spectateur. Comme dans une bataille militaire, le sens du mouvement et le moment opportun pour frapper comptent énormément. Ainsi la sérénité et la confiance de leur jeu présagent déjà à ce moment de la partie, une victoire quasi certaine des Italiens. Ce sentiment est confirmé aussitôt discerné par le troisième but, qui est un modèle de jeu de foot de Playstation (notamment l’excellent Winning 11, qu’on salue au passage) tant le retournement en talonnade de Kaka est lisse, tant son coup de pied enveloppé projetant la balle dans les pieds d’un Crespo létal déjà dans la zone décisive est parfait, tant la limpidité de l’argentin vous coupe le souffle à la vue de son “chip”[2] du ballon, exécuté en pleine course, qui humilie le gardien polonais des rouges.
Que ce passe t’il dans la tête des joueurs à ce moment? Que peut faire Benitez pour relancer son équipe, que peut faire Carlo pour consolider l’avance de trois buts? Les équipes sauront t’elles maîtriser leurs craintes et leurs doutes, se remémoreront t’ils les leçons du passé?
la passion pour l'emblme
La réponse sera brutale pour les Milanais qui vont vite tomber sous la douche (si, si, anglaise) froide dès le retour des vestiaires, payant ainsi encore très cher une assurance aristocratique (mais justifiée en vue de la première mi-temps) face à un adversaire qui a dû se dire qu’il n’avait rien à perdre et qu’il n’avait pas d’autres choix que de tout donner et jouer pleinement son football. Ainsi, telle une cascade de malheurs, s’abattent sur les Milanais les six minutes les plus dures de leur histoire, trois buts arrivant dans une confusion défensive totale et à la stupéfaction générale de tout le monde. D’abord le capitaine Gerrard s’élèvera tranquillement dans les airs pour placer un très bon coup de tête fuyant un Dida impuissant. Ensuite, ce vieux briscard tchèque Smicer (qui ne sera même plus à Anfield Road l’année prochaine, ses services étant jugés insuffisamment satisfaisants) s’accordera le plaisir d’ajuster avec confort un tir puissant au raz du sol qui échappe à Dida, pourtant sur la trajectoire du ballon. Enfin, Gerrard tombe habilement dans les 16 mètres pour permettre à Xabi Alonso d’inscrire son nom sur le tableau du score, en deux temps, face à un Dida encore juste, mais impuissant face à la reprise de l’espagnol qui est premier sur le ballon qui rebondit.
Au terme des prolongations, à l’image du Milan se jetant à l’attaque avec tout ce qu’il a dans les tripes, et d’un Dudek au derrière plus bordé de nouilles que mon take away chinois local, Milan s’inclinera suite à une séance de tirs aux buts des plus médiocres (seul 2 des penaltys sur 4 réussis par les Milanais), permettant aux rouges de goûter à une victoire totalement inespérée.
Dépité mais pas surpris, je me replonge dans mon article sur le Milan le 27 avril dernier lors du match retour contre le PSV et je m'auto-cite :
“Seule lueur d’espoir pour les gris d’Eindhoven: l’arrogance et l’autosuffisance des milanais, qui, à l’heure actuelle, sont certainement déjà en train de réserver leur vol aller-retour à Istanbul. L’arrogance dont je parle n’est pas celle des egos outrageusement gonflés des canonniers d’Arsenal du début de la saison, mais plutôt une forme de confiance paisible basée sur le talent, mais néanmoins dangereuse sportivement car elle peut se traduire en une paresse, une nonchalance et un manque d’inspiration en face d’adversaires plus motivés. On a ainsi vu cette équipe du Milan tomber plusieurs fois cette saison dans le championnat face à des adversaires au potentiel bien mois intéressant que celui des hollandais (Bologne, Sienne), ainsi que l’année dernière face au Deportivo de la Corogne (0-4).”
Les Milanais sont donc sans excuses. Ils ont abandonné ce match à leurs adversaires, faisant à nouveau preuve d’une grande naïveté. Le Liverpool et ses joueurs ont fait preuve d’une grande solidité mentale et d’une motivation exemplaire – ils s’étaient d’ailleurs qualifiés pour la deuxième phase de la compétition de la même manière face à un Olympiakos dominateur – qu’il faut saluer. A saluer également, la malice tactique de Benitez injectant la hargne de Didi Hamann afin de geler la liberté insolente de Kaka ainsi que convertir son brillant capitaine en latéral droit, intransigeant face au concorde Serginho. Pourtant les rouges n’ont pas gagné ce match, ils ont simplement profités, avec brio certes, de la suffisance du Milan qui aurait dû approcher cette deuxième mi-temps avec beaucoup plus d’humilité et de professionnalisme.
Ce dénouement n’est pas sans rappeler la victoire de Michael Chang sur Lendl en 1989 au Roland Garros (métaphore d’actualité). Etouffé par la puissance et la classe du tchèque, l’Américain s’était réduit à un tennis de 3ème âge en servant sous le bras et en envoyant des balles en l’air vers le Mont Everest, ce qui avait fini à rendre fou le taciturne Ivan le terrible. Comme Michael, Liverpool a passé la plupart de ces 5 derniers matches de la Ligue des Champions à dégager la balle en l’air et en touche, sauf pour ce qui est du match allé contre la Juventus ou ils ont véritablement été architectes conscients de leur victoire. Très loin des constructions collectives d’un Chelsea ou d’un Barcelone, le Liverpool a surtout tenu tête dans cette compétition en acceptant de sacrifier son football au profit de la victoire, tels de bons soldats du roi Otto.
Je me suis amusé à emprunter les symboles de la Guerre des Etoiles dans mon dernier article, mais en vue du visionnage du dernier film de Lucas et de la finale de ce soir, je le regrette, puisque le symbole a fini par se substituer par la réalité et que le côté obscur du foot a encore gagné et que la volonté d’un football noble fait de technicité et d’élégance se meurt encore une fois en deux ans aux dépens de l’admirable besogne.
Ne déprimons cependant pas – le Guru l’a dit, et on vous le rappellera toujours :
« Même les plus ghands phennent des bhanlées ! »
http://www.subjectifoot.com/artman/uploads/guru_7.wav
[1] Sabre turque
[2] Excellente expression anglaise qui est très difficile à traduire – littéralement il s’agit d’un copeau ; en termes footballistiques, un toucher/coup (du ballon) sec, tranchant, exécuté très rapidement pour surprendre l’adversaire.