Les sentiers de la gloriole, épisode 3 Publié dans:
Euro 2008
Par [unknown placeholder $article.author$] - Aug 4, 2008 - 3:38:27 PM
Quart contre l’Italie, 22 juin, 20:45
Le fameux quart, la barrière infranchissable de 3 générations de García, Ruíz y Sanchéz, désormais plus blasés que frustrés par tant d’épisodes tragi-comiques et de fierté ravalée. L’Italie déjà croisée en quarts de la World Cup 94, passent en boucle les télés, Luis Enrique qui sort le nez brisé sans que l’arbitre bronche et el maestro Baggio qui excommunie la generación vieillissante d’el Buitre, le Raúl de l’époque.
Butragueno, retraité
Buitre qui ? Raúl qui ? A 20 heures, les ados vêtus de rouge et le calimutcho à la main affluent vers la plaza Colon, les porras avec les collègues se terminent, les bars sont pleins, et les boutiques immigrées font les comptes du merchandising patriotique. L’humeur est confiante et flegmatique. Les « italianinis » sont en piteux état, comme le suicidaire torero José Tomas, qui vient à peine de sortir acclamé de la grande porte des arènes de Ventas. Dans le coma, éventré par 8 cornadas de taureaux.
Les français ont été loin d’être aussi sauvages, et les Italiens tiennent le choc sans grandes blessures jusqu’aux penalties. Buffon d’un côté, Casillas de l’autre, Senna au centre pendant 120 minutes. Avantage Espagne. 2 arrêts à 1, avantage Casillas.
En mode défensif, cette fois, la selección a rassuré son monde. Puyol et Marchena n’ont pas trop fait d’erreurs, Casillas fait mentir la réputation des gardiens espagnols gaffeurs sous la pression. L’équipe n’a pas renoncé à la possession du ballon, seulement elle l’a fait plus bas, avec un exceptionnel « negro » Senna (c'est hélas comme ceci qu'il est surnommé en Espagne...au sens propre du terme) en chef d’orchestre. Les sondages de rue postérieurs montreront que le brésilien nationalisé espagnol sera considéré comme le meilleur joueur de l’équipe, donnée intéressante pour un pays où la beauferie xénophobe est bien ancrée. Son large sourire de soulagement après son pénalty réussi semblait montrer qu’il avait conscience que pour lui, l’immigré, c’était soit héros, soit bouc émissaire. Mieux vaut le premier rôle, et un bisou sur l’écusson, un !
A por ellos, oe, blabla. On y est, le peuple madrilène a déjà commencé à fêter ses héros
Torse velu
vengeurs, puis le reste du pays, beaucoup moins en Catalogne et au Pays Basque si l’on en croit les mesures des audiences télévisées. Cette défaite en quart, c’en était presque devenu pavlovien, et cette victoire paraît presque irréelle. Les dernières réticences tombent très vite et la surprise laisse la place à un orgueil rageur. Les torses velus sont bombés à en péter par le souffle de la victoire. Sí, l’Espagne est un pays du premier monde, cojones, oe oe ! clament-ils, les pieds enfoncés dans leur purin social et écologique.
Mais au niveau football, difficile de leur donner tort, si on considère le jeu comme la plus grande des richesses.
Et dans le clameur qui monte jusqu’en Suisse, les joueurs semblent lucides, tranquilles et plutôt discrets. Tireur décisif et plus sollicité, Fabregas se fait un peu malgré lui le porte-parole du groupe face aux caméras, sous les yeux envieux de Torres, qui s’était pourtant refait des mèches blondes pour l’occasion. Garde patience Fernando, ton tour viendra.
Demi-finale contre la Russie, 26 juin, 20:45
Les badauds suisses et autrichiens peuvent bien rester circonspects et condescendants face à la vulgarité crasse des jeunes aficionados, question jeu la selección est devenu le porte-drapeau avec la Russie d’un championnat d’Europe enfin sous le signe du football offensif. Reste à savoir qui, des deux légataires du yuppie football, restera debout pour affronter l’Allemagne ou la Turquie.
Devenus les coqueluches du tournoi avec les combatifs turques, la Russie arrive presque arrogante, sûre d’elle-même après avoir enfumé les hollandais. Le 4-1 du premier tour était un accident, Arshavin célébre déjà au champagne son ballon d’or ses mains collées au cul des bonnasses de service, et Hiddink se pose en concurrent direct pour le prix Maître Capello de la dernière décennie, devant Fabio lui-même.
Pendant ce temps, la selección laisse avec bonheur le statut de favori officieux aux russes pour mieux préparer son Blietzkrieg tout personnel, Aragonés se grattant les poux comme jamais entre deux déclarations faussement modestes. Au pays, entre deux lampées de gazpacho pour combattre une chaleur africaine tombée comme une chape après des semaines anormalement pluvieuses, on arbore le rouge et le toro sans suer des fesses. Pour une fois, la crânerie locale tombe dans le mille : la roja est déjà en finale.
A 23h, elle y est effectivement, 24 ans après celle du Parc des Princes, pour ce qui restera le meilleur match du mandat d’Aragonés. 3-0 et les russes qui demandent l’heure 10 minutes avant la fin, noyés depuis une heure sans rien pouvoir faire, acculés dans leur surface de réparation jusqu’à la dernière seconde. Pavlouchenko et Arshavin sont hagards d’être devenus si soudainement des joueurs médiocres. Ignashevich a déjà oublié ses rêves de deuxième division anglaise pour se rabattre sur un transfert en 3º division suisse. Seul le gardien Akinfeev réussit à invoquer l’esprit de Yashine pour éviter un 10-0. On a même vu Hiddink blême de peur, regarder l’arbitre dans une supplique silencieuse pour que son nouveau triomphe à la tête d’un underdog ne prenne pas la tournure d’une débâcle. Du côté espingouin, la joie est intense mais vite contenue.
Cette équipe est vraiment mûre, suffisamment pour voir ne cette demi-finale que comme une simple péripétie, et affirmer les yeux dans les yeux sa confiance en la victoire finale. Il faut dire que tout y était. Villa blessé, l’équipe s’est organisée avec un milieu de terrain supplémentaire, Fabregas, sans que le penchant offensif s’en ressente. Les fatigués du premier tour sont définitivement de retour, Ramos et Iniesta en tête. Les remplaçants sont au niveau, à l’image de Güiza qui marque encore. Ça « toque » plus que jamais, en surmultiplié, et Xavi qui sert de rampe de lancement, s’affirmant par sa régularité sur le tournoi comme le primus inter pares. Même Puyol et Marchena semblent être des défenseurs de niveau international.
Maintenant, à 2000 kms de là, les gens écoutent jusqu’à l’ivresse la même information qui se répète partout, inlassablement, devant tremblement de terre et autres catastrophes désormais
"C'est vrai que j'ai une petite bite"
bien secondaires : l’Espagne est en finale, ¡Coño, no me lo creo ! Camacho, de son côté, ferait presque la gueule : il faut dire qu’il doit désormais endurer de manière stoïque les comparaisons inévitables avec les sélections antérieures, la sienne en premier, qui fut un échec patent. Et le stoïcisme, c’est pas sa principale qualité au Camacho. Les réglements de compte se feront plus tard : désormais c’est l’Allemagne, brute, laide et disciplinée qui se dresse. Russie new generation deux fois, Suède principale adversaire du groupe de qualification, Turquie champion en titre, Italie champion du monde, et mainenant l’Allemagne de toujours : rien à dire, la selección a pris son destin en main.