Aux frontières du réel
Le coin du lecteur
Par Pierre, lecteur subjectif - (autres articles du même auteur)
Jun 2, 2009 - 11:23:00 AM

Aux Frontières du réel : la schizophrénie du « footballeur truc »

« Il était une fois un pays qui s’appelait la Truquie, où se rencontraient deux continents dans l’éclat d’une baie. Les habitants de la Truquie s’appelaient des trucs. Et, selon l’expression, ils étaient braves et forts comme elles étaient belles ! Dans ce pays imaginaire, un étrange syndrome planait cependant au-dessus des terrains de football : les joueurs étaient tous schizophrènes...  »

Quand les experts « europent », les footeux « popuent » !

drapeau-turquie-1.jpg Le drapeau de la Truquie

Des verbes europer : parler d’Europes ; et popuer : avoir des préoccupations comme tout le monde.

Il est des violons que l’art commande de taire. De ces sujets qui ne se prêtent pas à toutes les discussions... des références cachées. Le footeux a parfois meilleur jeu de se tenir discret, langue au chaud dans le creux des joues, reposée dans l’attente de vocalises « stadieuses » -car les oiseaux ont aussi le droit de voler au-dessus des tribunes, les stades ne sont pas tous couverts, que diable ! C’est que le footeux en question n’a pas forcément encore la carrure de ses paires, et qu’au mépris du contenu de sa parole prime souvent l’allure de son inexpérience… (catégorie : belle phrase).

Ça sent le vécu, cette histoire ! Mais n’est-ce pas de ces premiers cercles d’observation que se peuvent distinguer de plus vastes vérités ? Le football peut-il apporter son grain dans les idées à moudre ?

A la table des experts humanistes ce jour-là, les interventions se penchent sur l’Europe. L’Europe institutionnelle, l’Europe des cultures, des langues, du travail... Comment peut-on aujourd’hui l’aborder ? Quels sont les enjeux clés ? Quelle est la problématique pour nous, experts préoccupés, nos cœurs censés et la raison sensible, des questions sociopolitiques à l’échelle européenne ? (catégorie : débordement pour mieux centrer).

Ce cher maître de « l’intelligentsia humaniste » y va de ses éclaircissements. Cette autre pointure en allonge le point de vue. Et d’autres encore continuent de cibler, d’agréer, d’objecter... Les débats sont certes passionnants, mais ne peut-on pas déborder plus loin, du côté des gens justement, cette fameuse préoccupation majeure des experts humanistes ? Déborder plus loin pour toucher du doigt leurs réalités à eux de l‘Europe... ? Phrases rapides de timide, le footeux évoquera quelques dispositifs plus « jeunes », mais non moins non footeux, les Erasmus, de Vinci et autre SVE (Service Volontaire Européen) qui tracent une Europe jouissive, « trans », déjà pleine d’une identité étonnante... tant les distances semblent s’être amoindries. Bruxelles, Londres, Prague, villes quasi de week-end, d’amis souvent... quoique encore, la question de l’accès reste centrale. Patience, patience, j'en arrive au fait…

Les experts oublient vite qu’à l’assiette familiale du soir ils préfèreront rire plutôt que de prendre au sérieux les vérités sous-jacentes aux gentilles moqueries de leur(s) progéniture(s)... oubliant qu’un ambitieux, aujourd’hui, ne joue plus au Loto mais à l’Euro-million !...

... et que les pays du continent battent certaines semaines aux rythmes effrénés des joutes de la Champion’s League et de la Coupe de l’UEFA.

Pendant que l’Union « turquise »...

Du verbe turquiser : débattre sur l’intégration de la Turquie dans l’Union Européenne.

Les médias en sont fous, la perle est de taille... Un débat comme ils aiment, sensible et internationale... et dont tous raffolent, des hommes politiques jusqu’aux piliers de bar, de ces fameux sujets qui collent à la « glocalisation »[1] moderne : la Turquie doit-elle intégrée l’Union ? Faut-il entamer un processus de négociation avec elle ?

Radios, télés, journaux... les supports s’arrachent le titre ! Et pour cause, à oui comme à non, certains partisans ne sont pas beaux à voir et surtout blessent à entendre ; et les destins présidentiels trépignent devant les choix cruciaux.

Quoique les doigts sur le clavier effleurent l’Hexagone de Renaud, la volonté scientifique du footeux lecteur subjectif est de taille. Les constats, il est vrai, s’insupportent des partis pris. La marque subjective est aussi dans ce qu’elle sait contenir intrinsèquement, quelle que soit sa méthode, une orientation : non pas tant le contraire de l’objectivité que la conscience du complexe. (catégorie : phrase prétentieuse).

Le propos n’est pas ici de refaire le débat, comme certains refont le match, ou de défendre un point de vue, mais de livrer un constat qui s’impose. Au-delà d’un choix à faire, certaines réalités valent sans doute qu’on s’y attarde, histoire de les avoir à l’esprit, et de détendre le cadre des réflexions. Et j'y arrive enfin :

Quelles sont les frontières du football européen et quelles sont celles de l’Union ?

.... les trucs footent, ou la schizophrénie du footballeur truc !

Du verbe footer : jouer au football en étant payé. Exemple : « Maman, maman, je veux footer quand je serai grand ! »

Devant les joies d’une problématique somme toute simplissime, la réflexion n’est pas longue à se mettre en route. Point besoin d’être un numéro 10 pour mener l’enquête, à moins que l'UE ou l'UEFA ne nous financent. Et les gros mots sont déjà suffisamment nombreux dans cet article. (catégorie : phrase lucide).

Un tour Web sur le site de l’UEFA... un lien du côté des Fédérations... direction la Truquie ! Le pays imaginaire vous incite, je l’espère, à garder vos pieds relatifs et les chevilles rieuses.

Créée en avril 1923, la Fédération Truque de Football intègre le giron de l’UEFA en 1962. Les dieux du football sont sans doute moins « exigeants » en matière de critères d’élection [2]. En 1962, le Traité de Rome est un enfant, il fête ses cinq années. Il ne s’appelle pas encore Union et compte six membres dans ses rangs : l’Allemagne, la Belgique, la France, l’Italie, le Luxembourg et les Pays-Bas. L’équipe nationale truque participe aux phases finales du Championnat d’Europe en 1996 et 2000, mais son premier match international remonte un peu... Coubertin y assiste peut-être, en 1901, contre... la Grèce !

Demi-finalistes de la dernière Coupe du Monde en représentant du foot européen, les trucs n’étaient pas de nouveaux venus. Relisez l’article subjectif sur le sujet ! Galatasaray triomphe aussi dans l’Europe des clubs et s’offre l’UEFA en 2000.

Il en est ainsi des footballeurs trucs qu’ils représentent l’Europe à la Coupe du Monde, peuvent soulever les lauriers des compétitions européennes, s’exporter dans le Calcio, la Liga... sans être européen. La citoyenneté footballistique n’est pas la même que la citoyenneté européenne. Situation paradoxale s’il en est, dont on peut dire qu’elle est constitutive d’une réelle schizophrénie du footballeur truc !

Et pourtant, que serait aujourd’hui le football truc s’il n’était pas partie prenante du football européen ? Que serait le football européen s’il ne comptait le football truc ?

Mais les trucs ne sont pas seuls...

Bosniaques, israéliens, et je vous laisse le soin d’exhaustiver la liste, sont à la même enseigne. Suisses, de même ! N’où viendrait-il à l’idée cependant de discuter de « l’européannité » des suisses ? Comme de celle, sportive, des trucs ? Quelque part, le bât blesse... une zone d’ombre. (catégorie : faites-vous votre propre lumière !).

Les trucs ne sont pas seuls, vivent les trucs !

Au constat des différences entre les frontières du football et de celles de l’Union, se dégage le malaise dans lequel se retrouvent les footeux trucs ! Le football, et plus généralement le sport, est certes l’opium du Peuple, mais le Peuple n’est pas si drogué que cela ! Le sport est aussi innovant et ouvert, précurseur, porteur d’une passion qui dessine des frontières à taille humaine : un facteur de transformations sociales ?!

Cette fois, je l'espère, le débat n’est plus le même.


[1] Contraction barbare de globalisation et de localisation.

[2] Mais gardons nous d’adjectiver plus loin !