Le but de la victoire. Episode 4
Le coin du lecteur
Par Henri-Michel Y., griot subjectif - (autres articles du même auteur)
Jan 17, 2006 - 8:43:00 PM

Pendant ce temps, une dynamique s’était créée. Le débat s’était recentré sur la question de savoir si le pays aurait droit ou non à son rêve allemand. La société civile, cette autre porte d’entrée des passions politiciennes s’était manifestée de manière inattendue : elle avait pris sur elle de se démarquer de la classe politique. De nombreuses organisations de défense des femmes, des droits de l’homme, des enfants de la rue, du secteur informel, de développement régional…commencèrent à émettre des déclarations de soutien à l’initiative des footballeurs. Artifices nécessaires à la réussite de toute entreprise politique dans la Côte d’Ivoire du multipartisme – et accessoirement sources d’enrichissement presque toujours garanties - les premiers comités de soutien à l’action des Eléphants virent le jour. Les clubs de supporters de l’équipe nationale et les fans-clubs des joueurs virent leur cote monter : les adhésions connurent un boum sans précédent. Le siège de la FIF, à Treichville, devint le théâtre d’un défilé de délégations régionales, qui venaient à la rencontre du président Anouma, soit pour que ce dernier demande aux joueurs de revenir sur leur décision fatidique, ou bien pour louer leur courage et les soutenir dans le bras de fer qui les opposait à la classe politique dans tout son ensemble. Les délégations des régions assiégées étaient particulièrement en faveur de l’éléphantesque initiative. « Je n’ai que peu de pouvoir en la matière » se contentait de répondre le patron du football ivoirien.
aya.jpeg Yopougon, quartier d'Abidjan

« Vous savez, je n’ai pas été consulté au moment où ils se sont décidés…Mais je me ferai fort de leur transmettre votre message, comptez sur moi pour cela… » Les journaux ouvrirent leurs pages à leurs lecteurs afin qu’ils puissent s’exprimer sur le sujet. Les émissions de radio interactives étaient plus que jamais populaires. Les artistes ne furent pas en reste, qui spontanément composaient des textes à l’endroit de l’équipe nationale, tantôt encourageants, tantôt critiques. Les intellectuels de l’Université de Cocody organisèrent des discussions publiques sur les chances de réussite d’une « pax footballensis », d’une paix du ballon rond, creusant leurs esprits à la recherche d’exemples historiques pouvant être comparés au cas présent.

La classe politique avait momentanément perdu le monopole du débat public. Les hommes et femmes politiques se savaient attendus ; l’onde de choc provoquée par la Déclaration Drogba - comme on commençait à appeler l’appel du 11 Octobre 2005 – les avait quelque peu surpris. Personnellement, je pense que le défi lancé était sans précédent dans la mesure où les joueurs de football n’entraient pas dans le schéma classique de ceux que l’on pouvait ramener à la raison, dès l’instant qu’on se serait entendu sur le prix auquel ils accepteraient de vendre leurs consciences. De plus, ils avaient des engagements à l’étranger, avec leurs différents clubs, ce qui faisait qu’il devenait difficile de les maîtriser : les joueurs avaient pleine et entière liberté de commenter dans les grands médias internationaux les événements qui se développaient sur la scène nationale. Même en cela, ils restaient une équipe : Didier Drogba, qui était de facto devenu le capitaine de la sélection nationale, avait aussi pris la casquette presque officielle de porte-parole de l’équipe pour les affaires politiques. Ce dernier ne se répandait pas dans la presse, mais dans chacune de ses brèves interventions, il répétait à l’envi que leur décision avait été motivée par l’amour immodéré qu’ils éprouvaient pour leur pays, et pour ses populations plus particulièrement.

En plus de cela, la date des élections approchait. Le président Gbagbo avait fixé la date de l’élection présidentielle au 30 octobre 2005, en vertu du principe constitutionnel qui veut que l’élection se tienne au cours du mois d’octobre de la cinquième année du mandat du président sortant. Mais il était clair pour tout le monde que cette élection, point de mire de tous les états-majors politiques, ne pourrait avoir lieu dans les délais impartis. En effet, la division du territoire national ne rendait pas possible le déroulement normal des opérations électorales de recensement et de distribution du matériel électoral. L’opposition expliquait à qui voulait l’entendre qu’il s’agissait d’un manque de volonté patent de la part du président Gbagbo et ses amis politiques du FPI, qu’en fait tout ceci participait d’une stratégie pour se maintenir au pouvoir. D’autant plus que Laurent Gbagbo, anticipant la non-tenue de l’élection au 30 octobre, avait clairement rejeté l’idée d’une transition qui l’exclurait du jeu politique, étant donné que la Constitution, en son article 38, lui donnait le droit de rester en fonction. Faux, répondait l’opposition en chœur – armée et non-armée, par la voix d’Alphonse Djédjé Mady, président du directoire du RHDP, le nouveau conglomérat de l’opposition ; au 30 octobre, le pays serait sans président, et une transition politique, dirigée par une personnalité « neutre », devra être mise en place. Le président du PDCI Henri Konan Bédié proposait le nom de Seydou Diarra, Premier ministre du Gouvernement de Réconciliation nationale, pour la tâche. Mais, pour beaucoup d’autres, l’homme n’ayant pas su vivre à la hauteur de l’ambition affichée dans l’intitulé de son gouvernement – la réconciliation nationale – il devait être mis sur la touche.
supporteurs_cote_d_ivoire.jpeg Eléphantesque

Les jeunesses des différents partis politiques n’avaient plus peur des mots, et annonçaient l’apocalypse à chacune de leur sortie : « Au 30 octobre, chacun prendra son destin en main… », nous apprit., un soir de septembre au journal de vingt heures Kouadio Konan Bertin, chef de la JPDCI. Blé Guirao, de la JUDPCI, clamait haut et fort que la rue leur appartenait, et que lui et ses troupes le démontreraient au lendemain du 30 octobre. Quant à Guillaume Soro, le chef du MPCI, il ne reconnaîtrait plus Laurent Gbagbo en tant que Président de la République de Côte d’Ivoire à partir du 31 Octobre prochain, tout simplement.

La tension montait. Dangereusement.

Je me souviens de ces journées, hautes en couleurs…

Deux jours avant la qualification-surprise des Eléphants, le Conseil de Paix et de Sécurité de l’Union Africaine s’était réuni à Addis-Abeba et avait pris la décision que Laurent Gbagbo resterait le chef de l’Etat de Côte d’Ivoire pendant encore une année, année au cours de laquelle des élections devront être organisées. Un Premier ministre aux pouvoirs renforcés, qui agréerait à toutes les parties signataires des nombreux accords paraphés depuis ceux de Marcoussis en janvier 2003, devra être nommé. Beaucoup avaient alors pensé que cette décision aiderait à calmer quelque peu la tension, qu’elle serait le coup de phare dans l’épais brouillard. Que nenni. Le même discours continua. La fin du monde avait été fixée au 31 Octobre 2005 par la classe politique ivoirienne. Et elle tiendrait promesse – pour une fois que des politiciens pensent à tenir leurs promesses… !
drapeau.jpeg Souvenez-vous de ces couleurs



Puis vint l’inattendue victoire, suivie de la Déclaration Drogba.

Le processus de règlement du conflit ivoirien n’a jamais été une affaire strictement ivoirienne – heureusement d’ailleurs ! La décision de l’instance panafricaine était en attente d’une confirmation –
cote_d_ivoire_orange.jpeg On risque de revoir cette image en juin

ou éventuelle infirmation – de la part du Conseil de Sécurité des Nations Unies, l’organe exécutif de l’organisation mondiale. Tout le monde attendait avec impatience l’avis onusien. L’opposition y voyait encore une chance pour elle de crier victoire, au cas où le Conseil de Sécurité désavouerait son institution-sœur africaine. Il n’en fut rien.

Qu’allaient faire les politiciens ? Le temps pressait. Ils avaient le choix de continuer à se chamailler entre eux, et se mettre à dos toute une nation fatiguée de leurs tragiques enfantillages, ou bien de ravaler leurs profonds différends et s’arranger pour que les Eléphants aillent en Allemagne jouer la Coupe du Monde de Football 2006.