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Le but de la victoire. Episode 5
Publié dans: Le coin du lecteur
Par [unknown placeholder $article.author$] - Jan 25, 2006 - 8:44:00 PM


ÉPILOGUE

Ivoiriens, oh
C’est nous Ivoiriens, éh
Personne ne peut nous co-lo-ni-ser !

Je ne savais pas qu’il pouvait faire aussi chaud chez les Blancs…Et j’avais toujours eu beaucoup de mal à m’imaginer ce à quoi pouvait ressembler un maquis en Europe ; l’espace est couvert :
carte_d_occupation.jpeg Carte malheureuse

l’intérieur pourrait être celui de n’importe quel bar. En fait, c’est un bar pour Africains auquel ils ont donné le nom qu’ils lui donneraient chez eux au pays. L’odeur par exemple est la même ; les nourritures sont les mêmes, les souvenirs aussi … .Rien n’a encore commencé, mais tout a commencé ; des cars de supporters venus de toute l’Europe arrivent devant le maquis, déversent leur monde orange-blanc-vert qui envahit bruyamment l’endroit, en s’annonçant par le pays ou la ville dont ils viennent : « C’est les Suédois ? Je savais pas il y avait Ivoiriens comme ça en Suède…Mon frère, on dit quoi, tu es en Suède là-bas ? Mais, je dis oh, vous faites comment au juste, avec la langue, tout ça là … ? »Et la discussion est lancée, les expériences se partagent dans le ventre chaud du maquis qui ne finit pas de servir à boire, à manger, à boire, à manger. Dehors, les baffles poussent le coupé-décalé dans les oreilles des Allemands qui répondent bien en esquissant quelques pas de danse au passage, ponctués de l’acclamation des supporters ivoiriens postés à l’entrée du petit temple aux Eléphants en lequel avait été transformé l’Akwaba en cette allemande après-midi d’été. Dans le même élan, la rue avait été elle aussi maquillée: de grandes banderoles orange-blanc-vert la couvraient sur toute sa largeur en plusieurs endroits.

La Coupe du Monde allait commencer dans quelques heures pour nos chers Eléphants.
cote_d_ivoire_couleur.jpeg Carte heureuse


«Michel, tu es venu pour caler ici ? » , lança Joseph, alors que les deux amis d’enfance traversaient un petit pont dans un jardin public bondé de monde. Chacun par ses moyens, ils s’étaient retrouvés en Allemagne, officiellement en tant que supporters des Eléphants. Michel avait fait jouer ses réseaux au sein de la galaxie patriotique pour se procurer et le visa et le billet d’avion ; quant à Joseph, il s’était très tôt investi dans le comité de supporters des Eléphants du quartier ; il était presque normal qu’il fût sur la liste de ceux qui seraient du voyage allemand…
« Jusqu’à fatigué ! Pourquoi-même je vais chercher à repartir ? Repartir vers quoi même ? Ou bien toi tu repars ?
-Je rentre…
-Hein ?
-Je dis : je rentre, répéta-t-il un peu plus fort. Le pays des Blancs est joli, il n’y a pas à dire. Mais : je sais pas, mon petit doigt me dit que le nôtre va changer, notre pays-là est appelé à changer…
-Pourquoi tu dis ça ?
-Toi-même regarde ! La guerre est finie : si ce fait-là seul n’est pas assez incroyable…Ils ont désarmé, les délégations de pouvoir ont eu lieu, tout s’est bien passé. Nous n’attendons plus que les élections, afin que la vérité définitive sur chacun d’entre eux ressorte au grand jour, et enfin la Côte d’Ivoire saura une bonne fois pour toutes ce que chacun pèse au niveau électoral dans ce pays ! Haya !
-Justement ; ce sont leurs élections qui ne me disent rien de bon…On va attendre ça au chaud ici, et voir s’ils n’en profitent pas pour reprendre leurs disputes ridicules-là ! Après tout, on a vu Savimbi en 1992…
-Tu sais ce que je pense ? je crois sérieusement qu’ils ont appris à avoir honte…Savimbi n’avait pas honte ; il n’avait aucune raison d’avoir honte. Il était riche, puissant, tout autour de lui, il faisait des jaloux, des envieux…Une vie humaine de plus ou de moins : c’était la guerre, et pendant la guerre, on tue…En fait, nos gars avaient désappris la chose ! Ils ne savaient plus le sens du mot « dignité »…C’est bien là ce que je pense. Le pire, c’est qu’il n’y avait personne pour le leur dire, puisque tous ceux qui auraient pu leur tenir tête – je ne sais pas moi, les jeunes cadres, les anciens leaders estudiantins, ce qu’il restait d’intellectuels dans ce pays - avaient laissé leurs propres convictions se dissoudre dans le sel du désir d’être comme eux. La vérité, c’est qu’ils ne pensaient qu’à ça :donc ils faisaient comme eux, ils parlaient comme eux, s’habillaient comme eux, entretenaient autant de maîtresses que possible –comme si ça avait jamais été une question de vie ou de mort ; ils se rendaient dans les mêmes endroits et surtout ils traitaient les êtres humains autour d’eux comme si le monde avait été crée pour accompagner leurs mouvements à eux seuls dans l’Univers…Le syndrome du trou du cul du monde, voilà ce que c’est ! Voilà ce à quoi nous avions droit.
-Ah, toi aussi ! Tu ne peux pas dire ça !
-Et pourquoi pas, s‘il te plaît ?
-Tu es un peu trop exigeant, un peu trop rigide. Écoute : dans quel pays du monde la classe politique est parfaite ? Dans quel pays du monde il n’y a pas de problème de corruption ? Même chez les Blancs ici, il y en a ;c’est parce qu’ils n’en parlent pas, c’est tout…N’oublie pas que nos gars-là sont des êtres humains ; toi-même qui es-là, gonflé de principes-là, qu’est-ce tu ferais demain si on te mettait à leur place ?
-Je n’aime pas ta question…
-Non, mais il faut que tu y répondes…
-Je ne l’aime pas parce qu’elle est pernicieuse…Tu sais quoi ? Ce n’est pas ma place, le pouvoir. Je n’ai aucun désir que ce soit un jour ma place,
drogba.jpeg Leadership

donc la question de savoir ce que je ferai à leur place ne se pose pas. Par contre, j’ai un droit de regard, et je tiens à ce droit de regard : c’est un droit dont j’ai hérité à la naissance ; si ma nationalité ivoirienne vaut quoi que ce soit, eh bien c’est ce droit-là, et je ne permettrai à personne de m’en frustrer ! »
Un silence se fit. Puis , Michel:
« Alors tu sais tout ça là et tu vas rentrer quand même, alors que tu es en plein cœur de l’Europe ?
-Il faut bien aller tenter de transformer ces beaux principes en réalités : tu ne crois pas que le jeu en vaut la chandelle ?
-Quelle chandelle-ça ? S’ils t’ont gbao-là, c’est cadeau ; tu es mort et puis c’est tout…
-Tu es trop pessimiste, Michel. L’optimisme est un signe d’amour, c’est la promesse d’un futur heureux ; ça veut dire que tu as confiance en l’avenir, c’est prendre de l’avance sur le temps…
-On est là. On verra.
-Bien sûr qu’on verra ! » Joseph en disant cela, avait une lueur de défi au fond de l’œil.
Michel reprit aussitôt :
« Jospeh, je suis peut-être pessimiste, mais toi, tu es une espèce de contradiction ambulante : premièrement, tu n’as aucune confiance en la classe politique de ton pays. De deux : la Côte d’Ivoire est l’un des plus pauvres au monde. Troisièmement : tu es en Europe ; les trois-quarts des supporters venus du pays ne rentreront pas, tu le sais très bien…Et toi tu veux quand même repartir ? Frère, écoute-toi parler !
-Michel, sache que je ne compte pas sur nos politiciens ; ils n’ont pas changé. Pourquoi d’ailleurschanger quand les gens continuent de vous faire croire que vous êtes les plus forts, quand bien même c’est eux le peuple qui collectivement détienne la seule force qui vaille ? Mais quelque chose s’est passé, qui va les obliger à agir de façon quelque peu différente.
maillot_vert.jpeg Orange ou vert

Et tu sais ce que c’est ? Michel, tu veux savoir ce que c’est ?
-Je veux savoir ce que c’est.
-Michel, ils ont eu honte. Ils ont compris qu’ils étaient nus. C’est historique. Pour la première fois, leur soleil a cessé d’éblouir les gens. Nous les avons vus pour ce qu’ils étaient. Le gros ventre a cessé de faire sensation. Ce n’était même plus un ventre ; ce n’était plus qu’une excroissance, une espèce de boursouflure gondolée, laide, plus un handicap qu’autre chose : avec un tel ventre tu ne peux même pas mettre tes chaussures tout seul, imagine un peu ! Un ventre de femme enceinte collé à un homme : une vision d’horreur, en somme.
On ne se relève pas sitôt de ce genre de traumatisme. C’est là que réside la chance, ténue il est vrai, mais la chance d’introduire quelque chose de nouveau…
-Comment ça ? Toi, tu es un tel idéaliste, tu m’épates vraiment…
ivory_coast.jpeg Une seule nation



-…d’introduire, je sais pas moi, un nouvelle façon de penser à la politique, aux rapports entre les êtres humains. Rien de compliqué, des idées simples : celle, par exemple, selon laquelle il faut respecter une personne que l’on ne connaît pas, avant même de lui avoir adressé la parole. Ce n’est pas aussi évident que c’en a l’air ! De petits pas, de tout petits pas vers l’avenir… »
Un temps de réflexion. Puis, Michel : « Et tout ceci grâce au courage de nos footballeurs…A propos, Joseph, je te dois des excuses…
-S’il te plaît, frère. Rien n’était évident à cette époque : moi-même qui te parlais, je prenais un pari sur la destinée du pays…Je dis, Drogba a parlé, ce jour-là ! Tu te souviens ? Sa voix était haute, forte et claire. Ce qu’il a dit regorgeait de bon sens. Il a parlé sereinement ; il a dit ce qu’il avait à dire. Il a su lire nos rêves secrets. Ce gars-là, je te le dis, c’est le conquérant de l’impossible ! Le fossoyeur du découragement ! Il est trop fort ! »



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