Zidane encore...
Le coin du lecteur
Par Helmut Helmut, lecteur subjectif - (autres articles du même auteur)
Jul 18, 2006 - 3:43:00 PM

Chers amis du Subjectif,

 

Zidane, n’aura pas terminé son dernier match par une ovation, tant s’en faut. Puis au lieu d’un triomphe élyséen, le capitaine des Bleus a dû donner des explications publiques sur Canal +. Pourtant la star ne donne pas pour autant de réels détails sur l’incident. Bien avisé par des conseillers en communication très affûtés, Zizou a préféré nous servir une version revisitée du désormais célèbre : responsable mais pas coupable. Bien lui a pris de vouloir adopter une attitude plus distante et plus fidèle à son rang de star galactique.

 

Beaucoup ont commenté l’incident avec plus ou moins d’objectivité et bien sûr, de sérénité, au lendemain d’une finale de coupe du monde. Zidane est un simple d’esprit disent les plus basiques. Il a vu rouge à cause des insultes, j’aurais fait la même chose disent les inconditionnels tout comme ceux qui ne font pas la différence entre se faire voler la priorité à un carrefour et jouer la finale de la coupe du monde. A l’image de la démesure qu’a prit l’incident, la presse a publié autant d’éditoriaux sur ce coup de sang que suite au 11 septembre.

 

Cependant dans tous ces articles, en soulignant au passage un superbe papier de BHL dans le Wall Street Journal, il n'a pas été fait de lien entre une tête de Zidane repoussée in extremis par le gardien Buffon et quelques minutes plus tard la funeste agression. Pourtant, et c’est l’explication que j’ose ici, ces deux événements sont liés par une relation directe de cause à effet.  Zidane appartient au club très fermé des sportifs touchés par la grâce de la victoire : C’est la science de placer au moment le plus décisif le coup qui fait mouche. Peu importe que ce geste soit accompli dans les règles de l’art ou complètement inventé sur le vif, ces sportifs réussissent au moment le plus adéquat, le plus approprié, l’acte gagnant et de ce fait endossent à eux seuls les plus belles victoires.

 

Ces sportifs d’exception savent que dès que l’enjeu le prescrit, se présentera à eux, l’espace d’un souffle, cet instant toujours fuyant qui ouvre les portes de la gloire.

 

attimofugente3.jpg Attimo fugente # 1

C’est ce que les italiens appellent « l’attimo fugente ». Ce rayon de gloire qui se pose le temps d’un clin d’œil pour s’enfuir et disparaître aussitôt. Le commun des mortels-sportifs, aussi talentueux qu’il soit,  ne le voit même pas, ne le saisira jamais, ne sera pas non plus admis dans le cercle exclusif des plus Glorieux. Seuls les vrais anges, touchés par la grâce reconnaissent, comme leur seconde nature le leur dicte, l’avènement
de l’instant fuyant et savent en prendre possession. A cette seconde, la gloire les touche faisant d’eux ce qu’ils sont.

 

Ainsi, Tiger Woods en 2005 au Masters d’Augusta au trou 16 rentre une approche synonyme de victoire en laissant même apparaître pendant une fraction de seconde le logo de son sponsor en suspension au dessus de trou avant que la balle ne tombe dedans. Cette image a fait le tour du monde.

attimofugente1.jpg Attimo fugente # 2

Maradona, marque le mondial ’86 d’un but de légende contre l’Angleterre en partant de sa moitié de terrain pour conclure par un tir victorieux après avoir dribblé 6 ou 7 joueurs adverses. Tout le monde a en tête d’autres exemples mettant en scène Michael Jordan dans les dernières secondes d’un match enquillant un panier victorieux dans un déséquilibre absolu montrant néanmoins une maîtrise corporelle unique à cet instant ; Zidane fait parti de ce cercle. Pour preuve ses 2 buts en finale de la coupe du monde 1998 ou encore sa reprise de volée de la victoire en
finale de la Champions League à Glasgow. L’instant fuyant était tellement perceptible que les supporters présents dans le stade eurent l’impression que le temps s’était arrêté pendant toute l’exécution du tir gagnant. Le centre de Roberto Carlos a semblé voler pendant une éternité et avant même que Zidane arme son tir, la foule a pressenti  le geste au résultat glorieux inéluctable.

 

Toutes ces légendes ont en commun de savoir, métaphysiquement attendre l’instant magique et de le saisir. Ils ne le cherchent pas activement, car ceux qui l’attendent ne le voient jamais venir. Il s'agirait plutôt d’un appel mystique qui façonne leur rencontre avec la gloire et avec l’histoire.

 

attimofugente2.jpg Attimo fugente # 3

Alors, que s’est-il passé durant la finale de la coupe du monde à Berlin ? Zidane, l’élu de toutes les gloires, l’ange de toute une nation, a vu sa tête repoussée par le gardien adverse. Pour la première fois de sa vie l’instant précieux l’a fuit. Il n’a pas su le retenir dans ses filets. Pourtant tout était réuni. Son dernier match, un enjeu extraordinaire, une
finale qui avait mijoté de longues minutes à égalité et dont la marmite était prête a exploser, le k.o. soufflait et vacillait d’un camp à l’autre et pourtant... pas de réalisation. Sagnol qui avait raté presque tous ces centres pendant la compétition réussi le centre parfait, tendu et précis.

 

Zidane se retrouve seul, planté au point de penalty. Pas d’arrière italien, ni à droite, ni à gauche, dans une défense pourtant ultra dense. Zidane sait qu’il est enfin devant l’attimo fugente, le moment ou la gloire le frôle et lui ordonne de s’élever avec le timing idéal pour porter son coup. Parfait contact entre son crâne et la balle qui part puissante, cadrée, victorieuse...pourtant ce jour là, la gloire a fuit Zidane pour la première fois. Ce coup de tête ne fera pas mouche et ne sera pas montré sur tous les écrans du monde des millions de fois.

 

attimorobate.jpg Attimo robbate # 1

Cette action de jeu tombera dans l’oubli comme les myriades de lattes, de poteaux et de buts ratés par les joueurs communs, sans aile dans le dos. Alors, dans les minutes qui suivent la déception est immense, celle de ne pas être ce soir là « l’ange bleu » tout de blanc vêtu. Zidane réalise que ce jour là, la porte du club des champions cosmiques et intemporels lui est restée close. Woods avait rentré son putt, Jordan en complet déséquilibre, avait mis son panier victorieux, Maradona avait slalomé avant de conclure, mais Zidane, ce 9 juillet 2006 a vu sa tête sortie par le gardien adverse.

 

Il hurle sa rage, cela ne suffit pas à expulser sa détresse naissante. Dès lors, il perd peu à peu le contrôle de lui. Son esprit n’est plus aussi alerte, il sait qu’il a raté son rendez-vous avec l’ultra postérité : 4 buts en 2 finales de coupe du monde, du jamais vu ! Il laisse alors ses vieux démons refaire surface, il a les nerfs à fleur de peau et à ce moment,

ultime coup du sort, il croise le chemin du défenseur italien. La suite n’est que l’aboutissement d’un processus. L’italien l’insulte, une fois de plus. On avait pourtant prévenu tout le monde sur l’état d’esprit de Materazzi. Personne n’avait  réagi jusque là.

 

Lorsque l’arbitre brandit le rouge, Zidane quitte la scène mondiale tête basse. Non pas parce qu’il a commis un acte d’une agressivité absurde, il ne le regrette pas et ne le regrettera pas, mais parce qu’il sait que la coupe du monde lui a échappé. Pas la peine d’attendre la fin du match, Zidane en connait l’issue. Ce soir là, il avait rendez-vous avec le panthéon des sportifs les plus exclusifs de toute l’histoire de l’humanité. La gloire lui a posé un lapin par une ultime dérobade : la main du gardien.