L'exode italien
Liberatemi!
Par Lorenzo Fanfani, rédacteur italien - (autres articles du même auteur)
Aug 6, 2007 - 3:55:00 PM

Alors que Manchester United soulève son premier titre de la saison, le Community Shield, grâce à un triplé de Van der Sar et que l’OM et le PSG suite à la première journée de L1, ont déjà 2 points de retard sur la tête du classement, en Italie les équipes sont en train d’affronter les matches de pré-saison, de roder les nouveaux effectifs, de chercher les derniers achats éventuels à faire.

Le mercato de la Serie A de cette année est l’un des plus étranges et mélancoliques que nous ayons vécu. Selon certains, c’est le début d’une nouvelle ère, positive et saine, pour d’autres c’est la démonstration que le football italien a été définitivement relégué dans la deuxième division des championnats européens.

Mais que se passe-t-il exactement ? Dans les années 90, vous vous en souviendrez, l’Italie était l’Eldorado du football et tout footballeur talentueux et ambitieux voulait, devait pouvoir chevaucher les pelouses de la péninsule pour se confronter aux meilleurs et s’affirmer en tant que champion. De nombreux problèmes et difficultés – corruption, matches truqués, législation, violence, pression, paupérisation – ont changé le cours des choses et les stars d’aujourd’hui regardent plus vers l’Angleterre et vers l’Espagne qui proposent un jeu moins fermé, une passion plus sereine, et surtout plus d’argent.

Ce phénomène, qui se matérialise par la signature de Thierry Henry à Barcelone et non à la Juventus, celle de Fernando Torres à Liverpool et non au Milan, celle de Carlos Tevez au Manchester United et non à l’Inter voire même celle de Julien Faubert à West Ham et non à la Roma, va bien plus loin, devient encore plus sérieux si l’on considère que certains de nos joueurs ne résistent plus aux chants des sirènes étrangères.

Les Italiens, un peu comme les anglais ou les espagnols, n’ont jamais été de grands émigrants du sport en général et du football en particulier et lorsqu’ils se lançaient vers des aventures internationales ils le faisaient surtout en fin de carrières, comme le prouvent certains des meilleurs exemples :
images-1_005.jpg Ravanelli à 12 ans

Gianfranco Zola, Gianluca Vialli et Fabrizio Ravanelli. L’été 2006, et les départs de Fabio Cannavaro pour le Real Madrid et de Gianluca Zambrotta pour Barcelone, n’a pas été une sonnette d’alarme puisque les deux joueurs champions du Monde ne voulaient évidemment pas payer pour les erreurs de leurs dirigeants de club et descendre en Serie B sans donc pouvoir disputer la Champions League. C’est cet été 2007 qui aura changé la donne, probablement de manière irréversible, puisque nous avons assisté à un véritable exode de talents « vert blanc rouge ».

La liste est longue et riche. À sa tête le super cannoniere de la Nazionale et ex de la Fiorentina, Luca Toni, qui choisit de ne jouer qu’en Coupe de l’Uefa sans pouvoir dire non à l’ambitieux projet proposé par le Bayern de Munich. Pour rester parmi les buteurs l’on peut citer le Prince de Livorno, qui pour demeurer dans l’équipe de sa ville a refusé tout au long de ces années des salaires mirobolants et a même écrit un livre sur son choix de vie ‘prolétaire’. Cristiano Lucarelli
images-2_004.jpg Lucarelli, un révolutionnaire en Ukraine

, à bientôt 34 ans ne pouvait pas refuser une fois de plus, a mis en poche un beau chèque des ukrainiens du Shaktar Donetsk. Ce tridente offensif est complété par l’émergent Rolando Bianchi, qui a 24 ans, après une première saison de grande qualité, n’a pas senti qu’assez de clubs de renom voulaient miser sur lui dans notre championnat et nous a quitté pour Manchester, non pas vers les rêves du United mais vers le nouveau City de Sven Goran Eriksson, frénétiquement décidé à recruter tout ce qu’offre le championnat italien (City s’est aussi adjugé des services de l’ancien Viola Valeri Bojinov, très bientôt Mark Bresciano de Palermo, et possiblement Chiellini et Blasi de la Juventus). Pour qu’il n’y ait pas de postes qui se sentent lésés, nous pouvons aussi citer trois gardiens transalpins à l’export: Cristian Abbiati de Torino à l’Atletico Madrid, Morgan De Santis de l’Udinese au Betis Séville et Ivan Pellizzoli de la Reggina au Lokomotiv de Moscou.

Je vous passe les défenseurs et les milieux mais je peux vous aligner un 4-3-3 d’italiens qui évoluent désormais à l’étranger et qui pourrait prétendre à un titre de champions dans beaucoup de pays : Abbiati – Grosso, Pistone, Cannavaro, Zambrotta – Maresca, Donati, Rossi – Lucarelli, Toni, Bianchi.

Le 8ème nom de cette équipe pourrait passer inaperçu puisque des Monsieur Rossi il y en a des dizaines de milliers en Italie, mais celui-ci, Giuseppe, est sans doutes le joueur dont le futur à l’étranger me rend le plus triste. Le minuscule italo-américain qui a marqué une avalanche de buts parmi les « petits » de Manchester United
images_008.jpg Rossi, un talent gâché?

a été prêté en janvier dernier à Parma, qui doit en grande partie à sa vitesse et son impertinence, le fait de n’être pas en seconde division aujourd’hui. Je ne saurai vraiment pas expliquer pourquoi aucun de nos clubs italiens n’a été voir Sir Alex Ferguson avec 11 millions d’euros pour l’Under 20 le plus prometteur du Calcio. Le Milan a préféré débourser le double de cette somme pour acheter le Brésilien Alexandre Pato et devancer la concurrence de Chelsea et du Real Madrid. Il est vrai que celui qu’on surnomme à Porto Alegre le « Canard » n’a que 17 ans et selon beaucoup d’observateurs un futur devant lui qui ferait frémir de jalousie Ronaldo, Ronaldinho et Kaka, pourtant il représente largement plus un pari que notre moins exotique, bien que déjà testé, Rossi. Ce dernier ira donc à Villareal. Mouais !

Ce transfert symboliquement important n’est qu’assez marginal dans le panorama de ce qui s’est passé pour le moment en Europe et n’est d’ailleurs que le 32ème achat par ordre de montant de l’opération. Pour souligner le moment maussade des finances des clubs de la Botte il suffit de remarquer que l’achat le plus onéreux de l’une de nos équipes n’est qu’à la 8ème position de ce classement spécial des transferts. Il s’agit de la recrue de Pato par les rossoneri. Le tiercé de tête est composé par l’achat de Torres par Liverpool pour 39 millions d’euros, celui de Pepe par le Real pour 30 millions et par celui de Anderson par Man Utd pour 25 millions. Dans les 10 premières positions cinq transferts concernent la Premier League (Torres à Liverpool, Anderson et Hargreaves au United, Bent à Tottenham, et Nani encore au United) , 3 la Liga (Pepe au Real, Henry au Barça, et Forlan à l’Atletico), un la Bundesliga (Ribéry au Bayern) et un la Serie A (Pato au Milan)
images-3_001.jpg Pato, le canard

. Il est intéressant d’analyser en profondeur ce classement car il montre à quel point la richesse de la Premier League est pour le moment inatteignable pour ses concurrents européens. 32 de ces 100 achats les plus chers effectués cet été dans les 5 championnats les plus importants ont été réalisés par des clubs anglais ; en pourcentage cette statistique est encore plus probante si on se limite au 50 premiers achats puisque l’Angleterre a fait main basse sur le 46% des joueurs. Les autres pays sont loin derrière avec l’Espagne en seconde position avec 22% de ces recrues, l’Italie troisième avec seulement 19% suivie par la France avec 15% et l’Allemagne avec 12%.

S’il est vrai que l’argent ne fait pas le bonheur et les millions n’offrent pas les Champions League, il est tout aussi vrai que le niveau moyen du championnat anglais va continuer à croître et à distancer celui des autres pays. Il suffit de regarder les attaquants de l’effectif d’un club qui selon les spécialistes ne devrait même pas finir la saison dans les cinq premiers du championnat d’Outre Manche pour s’inquiéter. Sam Allardyce, coach de Newcastle, 13ème de la dernière Premier League, pourra choisir qui aligner à la pointe de son équipe entre Obafemi Martins, Michael Owen, Albert Luque, Shola Ameobi, Mark Viduka, Andrew Carrol et Alan Smith.

Personne ne peut critiquer la Football Association anglaise de faire un excellent boulot en proposant un tournoi alléchant parfaitement médiatisé, au merchandising prospère, aux confortables stades ornés de centres commerciaux remplis de familles heureuses. D’ailleurs le football étant un marché à libre concurrence, dans le sens économique du terme, il est juste que l’Angleterre puisse bénéficier et jouir de sa position dominante. Mais je me suis souvent demandé si l’Uefa ne pourrait pas penser d’équilibrer le football européen en proposant l’introduction du système américain de salary-cap, un toit pour les salaires, ou bien en uniformisant la fiscalisation de ce sport. Si un club italien offre 10 millions d’euros bruts à un footballeur celui-ci n’en touchera que 5 nets. Ce même joueur, avec le même salaire que lui propose un club espagnol toucherait 8 millions nets. Toutes considérations égales, quel pays choisira le footballeur ? Les Français comprennent bien ce problème puisque le coût du travail vaut encore plus cher en France qu’en Italie.

Pour conclure j’ai envie de citer les mots d’un éminent journaliste italien, Mario Sconcerti, qui sur les pages du Corriere della Sera a écrit : « Beaucoup de choses bougent dans le championnat italien. On cherche de l’argent pour des stades de propriété comme l’Emirates Stadium d’Arsenal. On cherche à vendre plus et mieux notre football aux télévisions des grands pays internationaux et la prochaine saison sera vue en Chine et en Inde. On commence à avoir des rapports différents avec les banques, plus pénétrants et participatifs. C’est un football qui s’est remis dans la course et commence à se construire comme entreprise. Il a plus d’idées que de ressources, mais il est le seul parmi les grands championnats à avoir encore devant soi des possibilités de développement. Des stades, au merchandising, de la télévision aux réductions fiscales. Les autres ont déjà tout. Maintenant ça peut être notre tour. ».

J’ai dressé un portrait plus socio-financier que footballistique mais une longue présentation de la prochaine Serie A va vous être proposée dans les prochains jours. En attendant je ne cache pas que malgré les turbulences dont on vient de parler je reste très excité à l’idée que le ballon reprenne sa course car le prochain va être un des championnats les plus séduisants depuis longtemps.

L’Inter Milan reste la grande favorite car elle dispose du meilleur effectif qu’elle a même su améliorer avec les arrivées, entre autres, de David Suazo de Cagliari et de Christian Chivu de la Roma mais tous les autres ont bien oeuvré à l’intersaison. La Rome en particulier a bien étoffé une équipe qui était déjà exceptionnelle en considérant seulement 12 ou 13 joueurs. La Juve est de retour en première division pour le grand plaisir de tous, même de ses détracteurs. Elle a réussi a garder tous ses cadres (Buffon, Del Piero, Nedved, Trezeguet et Camoranesi) et fait des achats intrigants (en particulier Tiago et Almiron et le jeune Criscito en défense) parmi lesquels je trouve qu’il manque encore un arrière central de personnalité. Le Milan n’a pas voulu se soucier des critiques qui demandaient un rajeunissement de l’effectif et a voulu faire confiance au groupe champion d’Europe auquel s’est donc rajouté baby-Pato mais surtout qui pourra bénéficier à temps plein de celui qui selon beaucoup va être le meilleur achat de tous, Ronaldo. Le championnat va être beau car l’Udinese et Palermo ont ajouté à leurs belles équipes des joueurs qui vont faire parler d’eux comme Quagliarella (fantastique saison à la Sampdoria) pour les friulans et Miccoli et Jankovic (le premier électrisé avec Benfica en Champions League et le second solide avec Majorque) pour les siciliens. Mon prix spécial pour le recrutement le plus intelligent va à la Fiorentina qui a choisi des pépites signalées par tous les talent-scout du continent : le Belge Van Den Borre d’Anderlecht, les Tchèques Hable et Mazuch de Hradec et Brno, l’Italien Lupoli du Derby County, mais aussi des joueurs d’expérience comme l’ailier Semioli qui sera probablement titulaire mais aussi un très motivé Vieri qui servira de maman-poule à Pazzini dans l’ère post-Toni.

Enfin ce championnat sera ensoleillé par le retour en Serie A de Napoli et Genoa, deux grands du passé qui ont retrouvé des présidents aisés qui vont faire en sorte que leur présence dans notre première division redevienne une obligation.