Le foot, sport universel, connaît autant de
réalités qu'il est d'exils. Là rien n'est demandé d'une vie palpitante ou d'allées et venues aux quatre
coins du monde. Les nomades d'hier passent aujourd'hui pour de quasi
sédentaires ; et celui qui traverse deux fois les frontières de son pays peut
déjà témoigner des destinées que rencontrent le foot.
Un mois de septembre à Rome.
Les couleurs sont chaudes, et les palais
caressées dans le sens des papilles. Dans les lumières du soir, alors que s'exerce
une magie héritée et vivante, l'homme effleure le trottoir d'un pas calme, et
alerte. A son bras, la douce qui circule embarquée par les mêmes dispositions
dans des plaisirs diffus et réels, n'entend pourtant rien d'autres ébats qui
agitent l'œil de son tendre ! Ici et là, des couleurs entravent les bâtiments,
et les vitrines des commerces se trouvent soudain peuplés de chants sourds et
d'encouragements aussi latents que forts. Partout, règne l'impression d'une
puissante passion ; elle affiche ses symboles et sa mode au hasard des rues
avec la métronome régularité qui singularise un succès populaire. Une culture
frémit, et les signes sont nombreux, le jour venu, qui confirment l'impression
d'une ballade aux saveurs de la nuit.
Le petit matin pénètre encore douloureusement
les yeux, et l'esprit, engorgé, cherche nonchalamment son café de réconfort,
mais déjà la raison trouve matière en arguments. Près de la bouche de métro, le
massif de journaux a son sommet, cette pile qui descend plus vite que les
autres et que le vendeur a mis pile au milieu, vers lui, comme pour faciliter
des flux prévisibles et nombreux, une pile de journaux siglés d'un titre rouge
à la police précieuse, offrant photos et titres au club de foot qui ravit
jusqu'aux ballades nocturnes.
A Rome, la Roma est partout.
Dans les commerces, et dans les kiosques à
journaux.
Sur le dos des romains, aussi, qui portent
leur préférence et influencent les touristes - au diapason, couleurs locales
pour aimer plus encore un séjour de douceurs.
Au fond des restaurants, quant au milieu de la
semaine les petits protégés affrontent les Blues de Chelsea, plusieurs fois au
cours du repas les hommes prétextent le besoin des toilettes, et la masse se
retrouve captivée par l'écran, faisant durer le temps que prendrait le pipi
annoncé.
L'office du tourisme, solidaire des hommes et
jamais avare d'un bon coup, avancerait sans surprendre qu'il est indispensable
de se rendre au stade pour s'imprégner vraiment de la culture romaine !
Partout où bruit la passion cependant semble
opérer en parallèle une calculatrice. Les affaires, c'est normal, se font à
l'aune des masses... Et l'on sent battre le cœur de la capitale italienne en
ayant le sien serré d'un regret quand, témoin d'une belle histoire, on songe au
prévisible des compétitions de plus en plus réservées à certains privilégiés.
Les budgets triomphant, l'élite se concentre. Et l'Europe d'hier, plus variée,
choisit ses préférences parmi 20 membres, hélas permanents !
Novembre couvert à Dublin, le foot semble
nulle part. Dépassé par d'autres sports, aspiré aux pages plus lointaines du
milieu des quotidiens spécialisés, digne à peine d'un titre réduit en
manchette, parfois il a droit à une photo, histoire de.
Et le foot est si pâle, alors qu'il se présente.
Dans les pubs qui vibrent aux rythmes des succès locaux en rugby ou dans la
version gaélique du foot, les télés qui diffusent des matchs à onze contre onze
exportent la chose depuis les rives de la voisine Angleterre.
Au cœur d'une capitale rebelle, au pied même
d'un wall of fame où les minots minois d'un groupe de rock aussi grand que le
monde se dessinent en noir et blanc de leurs premiers accords et concerts, le
foot est labellisé anglais, match de Liverpool, et même, tristesse, d'un
Manchester City – Hull City aussi passionnant pour le footeux lambda d'ici
qu'un livre de Marc Lévy pour n'importe quel amoureux sain des lettres.
Les boutiques méconnaissent les publicités
géantes à l'effigie des brésiliens ou de l'américaine Hamm (présente jusque dans
la gare Termini de Rome !), ou les peintures murales gigantesques de Berlin qui
fêtent le Joga Bonito, ou les « graffs » de Naples à l'effigie d'un
nain chevelu ! A Dublin, les boutiques sont de vert et de marine, aux couleurs
d'un quinze, et les traces d'une quelconque pratique du football ne s'offrent
pas aux regards furtifs du passant.
Mais depuis les hauteurs d'une terrasse faite
de lattes de bois abîmées par le temps, à même d'angoisser davantage des
fumeurs chèrement culpabilisés, la cour arrière d'un immeuble livre une joie
pleine de grâce. Là, en dessous, des enfants du quartier crient et courent dans
tous les sens. Où sont les cages ? Qui est contre qui ? Sûrement eux le savent
! La cigarette est assez longue du froid qu'il faut endurer, alors même que les
enfants, à peine vêtus, ont l'air tout chauds de leurs exploits ! Le ballon
frappé heurte le portail en taule d'un garage.
L'esprit s'emballe à la vitesse du ballon qui
roule de pieds en pieds... Et si dans ces contrées où le peuple dépense son
argent pour d'autres sports, le foot respirait encore d'une pratique encore
pleine des magies enfantines du foot ? Et si, de cette seule trace de foot
après deux jours à Dublin, il fallait sentir, plutôt qu'une absence, une
promesse ?
Là où la passion des uns n'aura pas nourri le
« sens affairisant » des autres, se peut il qu'il reste un îlot naïf
où le ballon rond soit resté l'ami fidèle de joyeuses camaraderies ? Ou bien
est ce l'œil idéaliste qui écrit ses lignes, à ce point las des joutes écrites
et réécrites que récitent les compétitions, qui est prêt à trouver, au moindre
arrangement, le signe de ce qui lui manque dans ce qu'il aime ?
Du côté de Munich, on n'en revient pas non
plus qu'avec une gueule pareille, et la mesure si basse, on puisse courir si
vite et déclenché si souvent des « Houlala » dans les travées ! Sans
doute qu'en Bavière, les yeux aussi sont en manque de sensations... de quelque
chose qui viendrait perturber le ronron déferlant du foot et de ses
compétitions sans surprise.
Quelque chose comme, de la passion, ce qu'elle est : toute la magie qui circulait dans les rues de Rome, et que les matchs souvent entretiennent moins que la tradition populaire ne se suffit elle-meme.