Raciste malgré lui
Ordre du jour
Par Guillaume S - sociologue sub (autres articles du même auteur)
Feb 16, 2010 - 1:51:26 PM

L’Equipe Mag, raciste bien malgré lui.

 

L’Hebdomadaire a parfois tendance à basculer vers le journal people pour mâle trentenaire mais globalement, au risque de faire sourire les membres du NPA de la rédaction, j’aime bien le lire tous les samedis pendant la sieste de mon fils.

 

L’autre samedi pourtant, penché sur l’edito de Jean-Philippe Leclaire, j’ai bien failli cracher mon café sur la tête bouclée de ma descendance.

 

« Le con » me suis-je dit, comment peut-on écrire une chose pareille ? Cela m’a fait d’autant plus mal que le dit Leclaire avait écrit il y quelques années un courriel à Subfoot nous enjoignant de continuer notre œuvre modeste mais régulière.

 

Pour m’assurer de ce que mon œil fatigué avant transmis à mon cerveau éreinté, je relus le paragraphe… Non c’est bien ça, pour Leclaire la Coupe d’Afrique des Nations 2010 basculait entre un jeu trop tactique à l’européenne et un jeu naîf à l’africaine.

 

Soupir…

 

Quand est-ce que les intellectuelles organiques au sens gramscien du terme, s’arrêteront de reproduire à foison les stéréotypes destinés à classer les groupes sociaux, les identités, les personnalités ?

 

Certes, Leclaire doit avoir dans les 50 ans et à ce titre est plus proche de Thierry Roland que de la génération journalistique nouvelle mais tout de même un peu de décence intellectuelle.

 

La prétendue naïveté africaine

 

Cette manière d’abaisser une population me hérisse les poils du cul jusqu’au pubis. Car en effet, en les cataloguant naïfs, ne situe-t-on pas les africains dans leur ensemble dans le monde de l’enfance ? Comme s’ils n’étaient pas capable non seulement de recul mais éventuellement d’un cynisme propre au monde adulte ( ?).

 

Le même procédé a été et est utilisé envers les femmes dans l’histoire du sexisme et de la discrimination sexuelle et ce, encore aujourd’hui, que ce soit à travers les blagues sur les blondes (déviation de l’agression envers les femmes) ou sur l’incapacité pour une femme de vouloir choisir personnellement de porter un voile (forcément le père ou le frère n’est pas loin…)

 

Naïfs. Nul désir de notre part de vouloir affirmer au clairon que les Africains dans leur ensemble ne sont pas naïfs mais de plutôt expliquer calmement que non seulement tous les Africains ne sont peut-être pas naïfs mais qu’il y a quelques européens qui ne manquent pas de naïveté. Bref que la vérité est parfois plus complexe qu’une phrase-sanction, qu’un monde binaire.

 

Cette catégorisation ne résiste pas à l’épreuve théorique, elle ne convainc pas non plus par les faits. Pour deux raisons :

 

La première est que de nombreux joueurs africains ne sont ni nés dans le pays pour lequel ils jouent mais qu’en plus ils n’y ont pas grandi : Meghni, Kanoute, Drogba sont des exemples de naturalisation par le sport de joueurs qui ne connaissaient leur pays d’adoption ( !) qu’au travers de leurs vacances familiales.

 

La seconde concerne les joueurs qui sont effectivement nés sur le sol de leurs ancêtres. Les Eto’o, Essien, Keita ont appris le football ou en tous les cas en ce qu’il a de préprofessionnel en Europe et à ce titre ont une culture du football plus marqué par leurs années d’apprentissage en France, en Espagne ou en Angleterre. Les équipes africaines ne sont-elles pas dans leur majorité aujourd’hui européennes, en quelques sortes ?

 

A moins que cette naïveté soit innée, les faits contredisent les dires.

 

La lecture des faits est donc totalement subjective. Cette réalité est véritablement frappante en ce qui concerne les joueurs africains dont on louera l’engagement sous le maillot des plus grands clubs européens mais qu’on définira comme naïfs sous le maillot de leur équipe nationale. Ce qu’on n’affirmera bien évidemment jamais en ce qui concerne un argentin ou un européen. En ce qui concerne les asiatiques, c’est une chose qu’on se permet encore avec certaines équipes mais plus tellement avec les Coréens depuis 2002.

 

Les a priori européens

 

De même, cette espèce de critique sur le jeu trop organisé, trop calculateur européen fait penser à la lecture du jeu que peuvent avoir ceux qui sont restés plantés dans les années 1980. Les Anglais pratiquent le Fighting Spirit, les Italiens la Combinazione et les Allemands un jeu stéréotypé.

 

Est-ce encore le cas ? Non car comme pour le football africain, le football européen a subi depuis l’arrêt Bosman des migrations hallucinantes qui ont complètement brisé les supposés particularismes nationaux.

 

Dans ce cadre, le jeu a basculé d’une identité national (pour autant qu’elle ait existé) à une identité de club, de telle sorte que de parler de football européen revient à parler de cuisine européenne en affirmant qu’elle a une identité commune. SI vous me trouvez des points communs entre la cuisine suédoise et la cuisine grecque, je mange mon chapeau.

 

Vous n’êtes pas convaincus ? Prenons l’exemple du Barça. Vous les trouvez trop tactiques, pas joueurs ? Prenons Arsenal, ManU, Milan. Vous avez l’impression de voir un match entre le PSV Eindhoven des années 1980 (vainqueur 1988)  et le PSG d’Arthur Jorge ? Moi, non. Ca joue.

 

De même, quand je regarde l’Inter ou Chelsea depuis trois ans, je ne vois pas une identité européenne mais une identité tactique, une volonté d’imposer un football physique qui va de l’avant et qui ne se contente pas de répliquer un match de coupe du monde 1982 entre l’Allemagne et l’Autriche.

 

La construction des stéréotypes

 

On constate donc que dans le journalisme footballistique, on participe également de cette construction des stéréotypes sur les races (la race africaine ? La race européenne ?) qui, au bout du compte, exprime une vision du monde binaire qui ne rend en aucune manière compte de la réalité sauf à croire que les Français sont forcément et sous leur caractère inné des perdants romantiques. C’est bien ce que le monde croyait jusqu’en 1998. L’Afrique sera-t-elle naïve jusqu’en 2010 ?