Une histoire de grenouille et de cuisson
Ordre du jour
Par ThP, artisan hiéroglyphes - La Rédaction (autres articles du même auteur)
Mar 16, 2010 - 3:26:22 AM

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L’interview n’est pas passée inaperçu. Raymond Domenech sélectionneur de l’équipe de France répond souvent aux questions des journalistes, mais ce n’est pas souvent que ses réponses sont sereines et mesurées.

Un exemple récent illustre la disposition du sélectionneur français à se montrer désagréable avec ses interlocuteurs. Téléfoot, un dimanche matin des semaines précédentes. A Christian Jeanpierre qui lui demande pourquoi il a tenu à ce qu’ils se rencontrent devant le musée de l’Apartheid en Afrique du Sud, il répond à peu de choses près qu’il faut être bête pour ne pas comprendre… Ambiance.

L’introduction plante assez justement le décor. « L’interview qui nous intéresse aujourd’hui est réalisée par le site Internet  FIFA.com. Symbole de ce bateau français qui a tangué mais qui n'a pas sombré, son sélectionneur, Raymond Domenech. Contre vents et marées, le tacticien natif de Lyon s'est accroché à son gouvernail. ». Puis pose les termes du constat : « A raison, puisqu'il a finalement su dompter l'adversité en amenant le navire français à bon port. »

Ce « A raison » journalistique n’est pas faux : l’objectif du sélectionneur était de sélectionner les Bleus. Sur un critère d’efficacité des résultats, aucune remise en question n’est permise, l’objectif est atteint. Le sport consacre en effet un vainqueur, en l’occurrence une équipe qualifiée. Cette équation distingue vainqueur et perdant, et sa simplicité sonne creux, pour ne pas dire faux, ainsi qu’elle recouvre des réalités plus nuancées.

Juger d’une situation ne peut en effet se limiter stricto sensu à l’atteinte des résultats. Pour ordonner la complexité d’une situation, il convient d’interroger, outre les résultats eux-mêmes, d’autres éléments : au-delà de la qualification elle-même pour la Coupe du Monde, on peut interroger la popularité de l’équipe, on peut encore juger de la qualité du jeu proposé, on peut aussi questionner les choix effectués quant aux joueurs sélectionnés, etc.

Le présent questionnement pose les choses selon l’ordre suivant : « Symbole de ce bateau français qui a tangué mais qui n'a pas sombré, son sélectionneur, Raymond Domenech. Contre vents et marées, le tacticien natif de Lyon s'est accroché à son gouvernail. » (…) « S’il a su dompter l’adversité en amenant le navire français à bon port, a-t-il eu raison de s’entêter ? »

m__taphore.jpg métaphore dans le texte
Cette interrogation formulée, Raymond Domenech lui apporte une réponse au cours de l’interview. Alors qu’on lui demande comment il a vécu à titre personnel les critiques qui ont jalonné le parcours qualificatif des Bleus, il avance une métaphore : « Je raconte toujours l'histoire de la grenouille qu'on plonge dans l'eau bouillante : sur le coup elle va crier, elle va souffrir. Mais si on la met dans l'eau froide et qu'on fait monter la température de l'eau petit à petit, elle va tenir beaucoup plus longtemps ! Quand on est entraîneur, on est un peu comme ça : on vit dans le stress permanent, on ne vit que comme ça, tous les jours et tout le temps. C'est un état naturel ! »

Attardons nous un instant sur la métaphore de la grenouille plongée dans l’eau bouillante, en l’a détaillant. Elle demande, originellement, d’imaginer une expérience menée avec deux grenouilles.

La première est mise dans une casserole d’eau froide, placée sur le feu. La température de l’eau augmente petit à petit, permettant à la grenouille de s’habituer petit à petit à la montée de la température. Les choses évoluent si progressivement que la grenouille finit par être prise de cours : alors que la température devient presque insupportable, elle est prise au piège, et n’a plus la force de s’extraire de l’eau bouillante.

La seconde grenouille est mise fans une casserole d’eau déjà bouillante, placée sur le feu. La grenouille donne un coup de cuisses et s’extirpe aussitôt de l’eau bouillante, jugeant que les conditions ne sont pas supportables.

La métaphore de la grenouille illustre le danger de s’habituer à une situation qui s’envenime doucement. Plongé dans des circonstances difficiles, tendues, comment garder sa lucidité intacte pour juger ce qui est bon pour soi et rétablir la situation ? Les capacités de jugement de la première grenouille se sont altérées au fur et à mesure qu’elle a continuée à estimer les choses supportables, jusqu’à n’être plus capable de sortir de la casserole. La deuxième grenouille, qui s’extrait immédiatement de l’eau bouillante quand on l’y plonge, démontre que le contexte pèse sur la capacité de jugement.

Domenech utilise la métaphore dans de tous autres termes d’interprétation : de fait, il a fait front aux critiques explique t il, puisqu’il est plongé dedans depuis longtemps et s’est doucement fais à elles.

D’une interprétation à l’autre, la frontière est floue, et ne saurait être tracée avec justesse qu’avec le recul analytique des faits avérés et passés. La frontière en question pose en effet celle-là : à partir de quand faut il arrêter ? A partir de quand n’est on plus en mesure de se rendre compte que la situation est fichue ?

L’homme est cultivé, la métaphore célèbre. On en fera l’hypothèse.

Dans l’interprétation que fait le sélectionneur, alors que les critiques bouillent et les matchs des Bleus renforcent l’inquiétude de ses supporters, comment n’y pas voir une manière de confier une interrogation profonde : suis-je aller trop loin ? Aurais je déjà du donner ma démission ? Suis-je encore en train de résister ou déjà en train de cuir ?

Seulement, la question apporte en elle-même une part de la réponse au regard de la métaphore… La « grenouille Domenech » est bien consciente de la cuisson en cours et, pour preuve, la constate. Or, constate t elle qu’elle est en train de cuir, elle apporte la preuve de sa faculté de jugement de la situation.

Moins donc qu’une interrogation, Domenech est porteur d’un constat froid. Je vais cuir, ou le feu cesser de chauffer l’eau qui boue. Le « A raison » introductif du journaliste était donc le bon. Dans cette histoire, sans doute n’y aura t il pas de troisième voie, et la dichotomie vainqueur-perdant servira de réalité. Bonne chance à vous, monsieur Domenech.
grenouille_crucifi__e.jpg une des deux possibilités