Le mercato a prit cette étonnante habitude de me laisser dubitatif. Dubitatif, c’est un mot que j’aime utiliser parce que je ne sais pas lui donner de définition exacte. Le mot dubitatif me laisse dubitatif. C’est une sorte de cercle dans lequel je perds mon latin. Un truc que je ne sais pas capter. Dont le cadre m’échappe. Que je peux prendre par tel angle ou tel autre, totalement inverse. Ainsi que le mercato.
Je remonte le temps, histoire que la chronologie m’enseigne. Durant mes plus jeunes années, le mercato provoquait chez moi une excitation certaine. Pérorer sur la destination de Maradona avait de la gueule, indéniablement, ainsi que pouvait alors s’imaginer un spectacle aux couleurs changeantes. Alors, les transferts sans être choses rares ne revêtaient pas la simplicité dont ils bénéficient aujourd’hui. La même année, Kaka et Ronaldo rejoignent Madrid sans que le monde du foot ne tremble plus que cela. La volonté du Real surprend elle ? Et puisque la législation le permet… Quand Maradona agitait la presse pour un éventuel transfert à Marseille, l’arrêt Bosman n’avait pas encore été prit, et les écuries d’un championnat parlaient très largement la langue du coin. Le Milan AC de Gullit, Van Basten et Rijkaard faisaient office de bastion privilégié.
L’arrêt Bosman a changé la donne et ouvert les portes à toutes les fenêtres. Franck Sauzée s’est retrouvé dans les magazines à faire de la pub pour une marque de crampons parce qu’il portait les couleurs de l’Atalanta Bergame. Le départ de Vieira, en novembre 1995, au Milan, passait pour les débuts de la fin. Djorkaeff prenait l’envergure d’un des meilleurs joueurs du monde parce qu’il avait claqué un retourné acrobatique sous les yeux ébahis des supporters de l’Inter. Cantona était un king. Henry perdu sur un banc du piémont faisait ses bagages pour l’Arsenal de Wenger et expliquait qu’il matait des vidéos de Ian Wright pour comprendre les finesses du poste d’avant centre.
Les périodes de transfert n’étaient plus une période d’excitation mais une phase stratégique décisive pour les clubs dans la conquête des sommets. Comprendre et s’informer au cours de ce moment particulier relevaient d’une simple bienséance d’intérêt. Comment suivre et aimer le football en n’apprenant pas au fur et à mesure les destinées des uns et des autres ?
Le temps passant rendait la chose féconde, y compris commercialement. Le mercato servait d’hameçonnage. Les supporters devenaient matures pour acheter les maillots floqués des nouveaux arrivants. Les clubs, que cette médiatisation mettait d’autant plus en avant, comprenaient qu’ils existaient aussi par leur capacité à attirer des noms, tout autant pour leur capacité sportive que pour le potentiel marchand de la marque que leur nom était devenu.
Aujourd’hui le mercato est un grand cirque. Bruyant et quotidien. Entre la fin d’une saison et la reprise de la suivante les journaux continuent à publier, les sites Internet également, et radios et télévisions se placent au cœur de l’action, qui d’annoncer, qui d’expliquer, « en exclusivité » forcément, les choix d’orientation.
Le temps des transferts est disséqué. Les acteurs y démontrent un talent particulier. Les avocats et les conseillers y prennent une place prépondérante. La communication et son art sont devenus des armes pleines et redoutables. On bluffe. On fait parler de soi. Ça n’arrête pas de bruire de partout.
Cissé revient de Sunderland. Boit un cocktail à Miami. Salue Marseille et descend sur le tarmac à Athènes, pour le Pana.
Tout le monde bouge. Tout le monde parle. Tout le monde veut. Ça n’est plus ni excitant ni intéressant.