L'Espagne du foot se fout du Mondial
Weltmeisterschaft 2006
Par David Cap, El Consultan Iberico - (autres articles du même auteur)
Jul 10, 2006 - 11:50:00 PM

« Le mondial s’éternise Â», « c’est trop long Â», « quand est-ce que cela se termine ? Â», « heureusement la Liga reprend bientôt Â», « parlons plutôt des élections du Real Madrid Â», « Ã  quel club la débâcle du football italien va-t-il profiter au niveau des transferts ? Â», etc.

Ne cherchez pas trop d’informations nuancées dans les médias espagnols sur la finale qui s’annonce, le cœur n’y est pas, le cœur n’y est plus. Alors qu’un engouement sans précédent avait accompagné la marche annoncée triomphale de la selección, conforté par le jeu brillant et les victoires faciles du premier tour, le soufflet est retombé aussitôt la défaite consommée contre la France en huitièmes. Face au dépit, la grande majorité des aficionados amateurs ou professionnels a une nouvelle fois oublié dans le placard à pharmacie les cachets de lithium prescrits contre la bipolarité, pour brocarder ci et là l’inexpérience et la jeunesse d’une sélection destinée fatalement à l’échec, alors que quelques jours plus tôt les mêmes assenaient le torse bombé que la fraîcheur et l’envie auraient raison d’un adversaire grabataire, symbolisé par un Zidane au crépuscule. Personne n’a vraiment eu la force de s’indigner de l’arbitrage, maudit par Torres, quelques uns s’en sont pris aux simagrées d’Henry ou ont fait rejaillir la haine teintée d’amertume et d’envie, déjà entrevue lors de la marseillaise sifflée, contre un voisin français ayant fait preuve de trop d’arrogance par le passé, et désormais consacré bête noire officielle de la roja. Les autres se sont vite repliés sur leurs vacances.

 

           

puyol_vacances.jpg Puyol, une semaine suite à l'élimination en Coupe du Monde

Le mea culpa des médias pour leur excès de zèle et de chauvinisme tan típico s’est fait attendre, et pour dire vrai, il n’aurait peut-être même pas eu lieu si Zidane n’avait pas critiqué publiquement au sortir du match l’attitude du plus chulo d’entre eux, le quotidien Marca, qui avait pompeusement titré sa une pour le jour du huitièmes : « nous allons mettre Zidane à la retraite Â». Mis en porte à faux par le même joueur qu’ils n’ont eu de cesse de câliner et de protéger durant tout son séjour au Real Madrid (le principal centre d’intérêt du quotidien), les journalistes de Marca se sont défendus comme ils ont pu, se fendant d’une portada « Zidane, ne te retire jamais Â» le lendemain de la victoire des bleus face au Brésil, et revenant dans quelques encarts sur la polémique qu’ils ont eux-mêmes créé, mais plutôt pour chercher des justifications enfantines que pour se confondre en excuses. Luis Aragonés a d’ailleurs récemment fait rebondir le débat, en affirmant que le journal avait réveillé Zidane au pire moment pour la selección, une manière un peu grossière de se placer en juge alors que lui-même s’était laissé aller à des aphorismes sur l’âge et la fatigue des bleus, bien vite repris par ses joueurs, qui auront eu tout autant sinon plus d’impact sur la motivation des tricolores.

 

C’est que Luis est tout aussi malin que versatile. Affirmant avant le mondial qu’il démissionnerait si l’équipe ne parvenait pas à franchir le cap traumatique des quarts, signifiant sans ménagement aux anciens de la sélection, Raúl

raul_002.jpg Raul, une semaine suite à l'élimination

en tête, qu’ils devaient soigner leurs orgueils blessés sur le banc, se désignant dès le coup de sifflet final comme le principal coupable de la défaite, le vieux n’a eu de cesse ensuite de se déjuger. Pour compenser la relative inexpérience[1] de son équipe à ce niveau, Raúl a ainsi été titularisé face à la France, pour disparaître comme à son habitude dès qu’il a senti le souffle fauve des défenseurs sur sa nuque. Après avoir laissé passer quelques jours le temps de se protéger d’une tempête qui n’est pas venue, Luis s’est de nouveau complaît dans la vanité et l’autosatisfaction, en assurant contre l’évidence que la France avait débuté son match la peur au ventre, avait perdu la bataille lors de la première mi-temps avant que les débats
torres_et_guti.jpg Torres et Guti, une semaine suite à l'élimination

s’équilibrent en deuxième. Enfin, Luis s’est fait désiré, n’a pas dévoilé ses intentions et a attendu que ses laudateurs lui ouvre la perspective de la rénovation, en appelant même solennellement au peuple du foot, qui s’est recouché en baillant. Appuyé de manière consensuelle par l’ensemble des principaux acteurs du football espagnol (de la ligue à la fédération), sans réel concurrent, Aragonés a donc rempilé pour deux ans. Luis se retrouve à la tête d’une jeune sélection talentueuse et ambitieuse, prête à manger l’Europe en 2008. Luis, de fait, se retrouve dans la même situation qu’en 2004…

 

            Mais si l’homme aime les circonvolutions, si bien souvent il ne tourne même pas une fois la langue dans sa bouche avant de l’ouvrir, la continuité d’Aragonés, malgré le nouvel échec mondialiste, est une décision sage, qu’on l’examine depuis la Hortaleza ou d’ailleurs. La transition générationnelle a été faite et le jeu proposé suffisamment bon comme perfectible pour l’avaliser. Les niños espagnols, notamment Cesc, Xabi Alonso et Torres, ont d’ailleurs tous affirmé vouloir continuer d’aller passer leurs vacances (studieuses) avec papy, car il leur permet de tout toucher et bousculer chez lui, jusqu’à l’épouvantail du jardin, floqué du numéro 7. Un attachement que ne reniera pas non plus Xavi, reconnaissant du soutien sans faille d’Aragonés durant sa convalescence. En rajoutant le toujours juvénile

senna.jpg Senna, trois jours suite à l'élimination

Casillas, Puyol et Ramos, en espérant qu’Iniesta va faire bon usage de son énorme potentiel, on a là les deux tiers d’une équipe qui selon toute vraisemblance devrait continuer de progresser ensemble, et qui arrivera à Johannesburg sans avoir dépassé, ou alors tout juste, la trentaine. De quoi rougir d’espoir.

 

Pourvu que durant cette période, la selección saura enfin se débarrasser de ce topique pesant de la Furia –ce mélange improbable de toque un brin stérile, de sueur et de tacles dans les omoplates, et adjoindre un peu plus de culture tactique et de sang-froid au joli football offensif déjà proposé ces dernières semaines. Quant à l’humilité, hein, on ne peut pas trop en demander d’un coup, non plus…



[1] Très relative, en effet. Pour ne prendre que le critère de l’âge, il y avait de fait une différence moyenne de 5 ans entre les joueurs français et espagnols ayant foulé la pelouse de Hanovre durant le huitième de finale. Cependant,  alors que depuis Jules Verne on sait qu’il est possible d’être capitaine de bateau à 15 ans, l’expérience professionnelle des mêmes joueurs espagnols, bien que plus faible que celle de leurs collègues franchute, était loin d’être ridicule. En comptant Raúl, 6 joueurs avaient déjà remporté la Ligue des Champions (Casillas, Puyol, Xavi, Xabi Alonso, Luis Garcia, Raúl), pour un finaliste (Cesc) et un demi-finaliste (Senna). Sur les 23 engagés cette fois, 12 avaient déjà participé à une phase finale d’un grand tournoi international, mondial ou championnat d’Europe (Casillas, Cañizares, Puyol, Salgado, Juanito, Marchena, Albelda, Xavi, Joaquín, Torres et Raúl).