Epuisé.
On est vendredi 20 février 14h30 et Thierry Pellet est épuisé.
Mercredi soir, 18 février, 20h15. Laurence Ferrari, vivante mais silencieuse dans un coin de son salon. Alain Bashung en musique de fond, il vient de pousser un hurlement si fort, si profond que ses voisins se font du souci pour son colocataire.
En effet, se disent-ils : il n’y a absolument aucune raison d’exprimer pareillement son plaisir, de faire partager si peu discrètement une jouissance qu’on devine exceptionnelle. Sarkozy n’est pas mort, L’OL n’a pas remporté la ligue des champions, le prix du Justin Bridou n’a pas baissé outre mesure, l’essence n’est pas gratuite.
Il est devenu fou, ou alors il est d’une moralité discutable pensent-ils. Pourtant ils ont bien aperçu ses parents le jour du déménagement. Ils ont entre-aperçu, par le judas de la porte qu’il avait une petite copine qui avait l’air, ma foi, de bonne famille. Il est donc devenu fou.
Ilan en a toujours rêvé
Pellet pourtant n’a pas fini de gueuler. De l’autre côté du pallier de porte, il vient de suivre frénétiquement Olympiakos-ASSE, 16ème de finale aller de la coupe de l’UEFA.
Cela fait maintenant près de huit ans que tous les mercredis soirs, il entend de l’autre côté de la cloison, ses voisins sortir la corne de brume, le champagne de mauvais vin et entonner des chansons qu’il trouve bête pour une équipe qui ne passe jamais les quarts de finale de la ligue des champions. Chaque jeudi matin, il doit supporter les mêmes sarcasmes qu’il accumule tout au long de l’année, avant de se lâcher, de manière plutôt agressive, au mois de mars ou d’avril (quand l’hiver dure trop longtemps), en souriant bêtement en allant au travail les lendemains de défaite de l’Olympique Lyonnais.
Pour une fois, un Olympique lui aura fait plaisir. Celui du Pirée.
La soirée avait pourtant mal commencé. Il avait beau zapper de chaîne en chaîne, pas un canal de diffusait le match. Tous avaient donc déjà parié sur la défaite des Verts. Pas étonnant quand on sait que l’Olympiakos avait gagné les 16 derniers matchs de son histoire sur son terrain, le dernier club a l’avoir battu ayant été l’AS Rome 0-1.
Déçu, il se rabat sur son ordinateur, bien décidé à calmer son excitation entre Facebook et l’Equipe.fr, relatant le match en léger différé.
Puis, il se décide à surfer sur les forums de l’ASSE et découvre petit à petit qu’il n’est pas le seul à être frustré de ne pas pouvoir ses favoris. Les liens pullulent se vantant de diffuser en pirate un match seulement diffusé sur Orange TV.
Après plusieurs essais infructueux, il tombe sur Justin TV qui diffuse sur le canal nommé Hoareau TV, le match tant désiré. C’est petit, le commentaire de Maxime Bossis manque de passion, mais même en crypté, il aurait suivi la partie.
On connaît le résultat, 1-3 pour l’AS Saint-Etienne. Et Thierry Pellet a été pris dans un tourbillon de sensations nouvelles. Celles connues par son père, ses oncles, son parrain. Celles qui donnaient au peuple stéphanois des larmes de bonheur, de celles qui n’arrivent que dans l’impossible, de celles qui ne sortent qu’en cas d’exploits improbables. Gagner à Athènes, c’est pour le 18ème de Ligue 1, synonyme d’exploits. Olympiakos, dans leurs 16 derniers matchs à domicile (invaincus) en coupe d’Europe, ce sont des victoires contre Hertha Berlin, Benfica, Brême et des nuls contre Lazio, Chelsea ou encore le Real Madrid. Ca sentait la mort, ça puait la fin de l’aventure pour l’AS Saint-Etienne.
Et devant son PC, Thierry Pellet ne faisait pas trop le fier. A 0-1, il n’y croyait pas, comme les Grecs. A 0-2, il se voit déjà à San Siro, défiant le Milan AC, engagé lui dans une bataille en Allemagne contre le Brême de Diego. A 1-2, il n’y croit plus, comme les Grec. A 1-3, il pousse son cri orgasmique qui réveille la moitié de l’immeuble occupé à laper sa soupe en regardant le journal de TF1.
la Bistoule dégage les bronches
Il ouvre une bouteille de bière, téléphone à ses potes stéphanois disséminés dans la capitale des Gaules et engage dès mercredi soir la tournée des bars. Un pas un. Méthodiquement. La règle est simple : un verre pour Ilan, un verre pour Dernis et un verre pour Gomis, les trois buteurs d’Athènes. Cachaça pour Ilan, Bistoule pour Dernis et Bissap pour Gomis. Dans les bars où ils sont bien accueillis, ils ajoutent un second verre de Bistoule pour les arrêts de Janot.
De mercredi à vendredi, ça en fait des verres. Heureusement que le week-end arrive.
C’est juré, au prochain tour, si les Verts passent contre Brême ou contre Milan, Pellet mettra de côté le schnaps ou la grappa et se contentera de bière légère ou de Sassicaia.
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