Vision partielle monochrome
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Par Consultant Yugo - Sinitch Listentomypitch (autres articles du même auteur)
Oct 30, 2009 - 6:43:48 AM

Agréable bonus en semaine pour éviter de sombrer dans le néant des séries débiles de docteurs et infirmières plus ahurissantes qu’Ally McBeal, le choc entre l'actuel (avant la rencontre) 2ème et 3ème prétendants au titre de la Serie A, respectivement la Sampdoria et la Juventus, se présentait à priori comme une confrontation alléchante de deux superpuissances du calcio actuel. Sauf que voilà, la Samp de ce soir a été un pâle reflet d’elle-même, subissant une lourde défaite de 5-1 en faveur de la Juventus. La vieille dame, largement aidée par un arbitrage totalement partial en première mi-temps, aveugle aux tacles assassins des bianconerris sur le "gamin" (Cassano), a su imposer ses valeurs physiques pour ouvrir la marque et ensuite enfoncer le clou pour enfin retrouver le chemin des succès probants si fuyants ces derniers temps.

 

clockworkorange_1b_small.jpg "...Io penso que la Juve giocata bene..."
Comment expliquer ce revers inattendu? En tout cas, sans doute intimidé par l’arbitrage défavorable laissant impunis les agissements des casseurs de pieds en chef Sissoko et Di Melo, la Samp affichait un profil soumis, comme si impressionnée de se retrouver dans l’antre de la Juventus. Del Neri porte t-il des caleçons noir et blanc, choyés dans un passé caché et lugubre de supporter bianconerri, nourri au petit-lait de la légende juventine? Autrement comment pourrions-nous expliquer cette soudaine déférence envers l’ancien géant italien, "l’un des meilleurs clubs européens" selon la rédaction si objective de Canal+? Les joueurs de la Sampdoria ont-ils été soumis à des tortures à la façon Orange Mécanique faits d'anciennes cassettes audio des conférences de presse de Moggi, ou plus probablement des reportages pro-juventines de Canal+?

 

En effet, si l'on connaissait l’affection personnelle que le journaliste principalement chargé de la couverture du championnat italien porte à la signora vechia, il est actuellement intéressant de constater dans quelle mesure toute la rédaction de la chaîne câblée française est en train de basculer dans ce même mode propagandiste, produisant coup sur coup des petits reportages dogmatiques vantant les mérites relatifs du club piémontais en contraste des failles présumées de ces concurrents directs. Ainsi ce week-end, les téléspectateurs ont eu droit à un résumé totalement ridicule sur la forme actuelle de l'Inter Milan, construit de douteuses et arbitraires séquences à l’ultra-ralenti, censés illustrer le manque de mouvement de ses joueurs, accompagné de propos insultants et tout bonnement venimeux à souhait contre l'actuel mieux classé du calcio.

blanc2_small.JPG La bête de scène
Celui-ci était talonné d'un autre reportage "documentaire" célébrant la nomination du Français Jean Claude Blanc, anciennement vice-président et avant cela responsable du marketing & sponsoring, au poste de président de la Juventus. La célébration était telle que ma femme, en passant par là, se sentit interpellée et me demandait si les Français avaient élu un nouveau président à la place de Sarkozy. La rédaction est d’ailleurs tellement fier de cette superproduction qu’elle a choisi de nous la resservir trois fois en 4 jours afin qu’on ne puisse pas passer à côté de cet événement majeur. Enfin, ce soir, lors de la rencontre Inter Milan – Palerme, cette collection de productions raffinées était ponctuée d’un narratif écœurant de mauvaise foi à l'égard de l'Inter de Milan, pourtant vainqueur de manière toute aussi convaincante de Palerme à la fin (par 5-3, 4-0 à la mi-temps) que le fût la Juventus de la Sampdoria.

 

En parallèle à ses envolées lyriques, C+ nous met en exergue les performances supposées suffisantes de l'Inter, dont les victoires sont présentées comme étant uniquement le fruit des forces individuelles de ses meilleurs joueurs (et donc pas grâce à ses valeurs collectives). Mais est-ce que quelqu'un applique le même degré de critique acerbe à la récente mauvaise forme de la Juventus? Rappelons-le, la vieille (fini les politesses) avait enchaîné une belle série de 4 nuls et une défaite entre le 24 septembre et 21 octobre, après quoi elle s'est enfin imposée deux fois de suite par de maigres 1-0 dignes de la pire caricature du catenaccio. Elle a enfin réussi un succès probant contre la Sampdoria, mais celui-ci n'a été rendu possible seulement qu'à partir de deux buts initiaux très chanceux, construits notamment sur (1) un rebond du ballon de la cuisse de Sissoko et (2) une déviation chanceuse d'un centre d'Amauri.

 

short-noir-et-blanc.jpg Le short de Del Neri
Comment expliquer ce soudain engouement fanatique pour la Juventus (et contre l'Inter), qui a apparemment contaminé toute la rédaction de Canal+? David Trézéguet rejoue et en profite pour se refaire les sourcils et retailler sa petite barbichette mais est-ce en cela que réside la clé de cette nouvelle et virulente confiance retrouvé des amoureux du monochrome? La frustration par rapport au manque de temps de jeu de Patrick Vieira, véritable icône vivante de la génération 1998-2000 dont la côte semble monter parallèlement à la montée des craintes des Bleus de la confrontation avec les hommes verts de la Trappe, ne peut pas l'expliquer à lui tout seul, car la forme physique du Français n'a cessé de baisser depuis son départ des Gunners. Le penchant pour la polémique de Mourinho et son manque de patience face aux questions clichées de Mourad Zeghidi y est certainement pour quelque chose, mais est-ce suffisant comme explication?

 

La chose est d'autant plus complexe et paradoxale car cet engouement est en contradiction totale avec l'une des principales composantes essentielles du journalisme footballistique moderne français. Celle-ci est fondée sur l'émergence d'un nouvel ennemi principal, l'Italie, qui depuis le début du siècle a remplacé l'Allemagne, tant détestée d'autrefois, en tant qu'ennemi public numéro 1 du coq. Cela n'est pas seulement dû à la finale manquée de juin 2006 mais aussi par le besoin pour la machine propagandiste française de se trouver une cible à sa portée à la fois sur le plan footballistique ainsi qu'intellectuel et politique, ce qui était devenu chose difficile avec une Allemagne performante sur le plan économique mais plus aussi régulière sur le plan footballistique (la finale de 2002 faisant exception).

refjuventine_small.jpg Pas étonnant que l'Italie s'interroge sur l'impartialité de ses arbitres
L'Italie présentait la cible parfaite pour les raisons suivantes: problèmes de supporters idiots (San Siro) ou carrément fascistes, voir même pro-serbes (Lazio), le stéréotype tout fait du jeu outrageusement défensif, l'abus des arbitres induits en erreur par la constante dramatisation des fautes subies, et surtout enfin le fait criminel qui couronnait toutes les suspicions, le calciopoli. Pour la France, l'Italie pouvait ainsi représenter non seulement l'ennemi à battre (car il barrait le chemin de la victoire), mais aussi un prétendant moralement inférieur qui pouvait être dominé aussi et surtout sur le plan moral et politique.

 

Dans cette perspective et sur le plan des clubs, la Juventus reste le meilleur représentant de cette Italie caricaturale à souhait. Le plus impliqué dans le scandale des rencontres truquées, réaliste à outrance dans le jeu, le plus déraciné des clubs italiens – et de surcroît club des richissimes snobinards du nord – est sous tous les points de vue l'idéal homme de paille de l'ennemi Italien, et ceci en dépit de la tradition française du club incarné depuis les années 80 par Platini, Zidane et récemment dans une moindre mesure David Trézéguet.

 

clockworkorange_2_small.jpg Jean Claude Blanc, Jean Claude Blanc, Jean Claude Blanc
Sauf que voilà: la domination du calcio par l'Inter, ainsi que le manque chronique de réussite de la Juventus, ont tant frustré les fans de la Juventus que ceux-ci sont aujourd'hui désespérés, tant au niveau de leur statut, tant par rapport au manque de titres. Ainsi la nomination de Jean Claude Blanc, pressentie depuis le début du mois d'octobre, a fourni un facteur de franchouillardise déterminant – aussi ridicule soit t-il par rapport à sa pertinence footballistique – qui a permis à Zeghidi et ses acolytes de s'emparer de la ligne directrice "calcistique" de C+.

 

Cette profonde immersion dans l'orgie chauviniste, constatée d'ailleurs à répétition dans la couverture des rencontres sur d’autres terrains Européens, agrémentée de la mauvaise foi de juventines (dans le contexte du championnat italien), représente pour moi un triste constat d'un abandon de la mission initiale et de la vocation fondamentale de la chaîne câblée française. Grâce notamment à Thierry Gilardi, elle s'était construit une identité éditoriale véritablement européenne qui est aujourd'hui en train de sombrer dans la banalité des beaufs et des agendas personnels de journalistes peu scrupuleux comme Zeghidi. La conséquence en est que la chaîne vendange ainsi son privilégié héritage européen de vecteur de conscience non-hexagonale.

 

Je lance donc un appel, un défi à la rédaction de C+ pour tenter de retrouver sa vocation d'antan afin de nous permettre nous, téléspectateurs assoiffés de toutes les friandises européennes, de retrouver cet équilibre qui faisait le charme initial de la chaîne. Un compromis pourrait peut-être se trouver dans une nouvelle utilisation sophistiquée de la diffusion audio bi-canal, qui offrirait ainsi la possibilité technologique (et ainsi un bol d'air bien précieux) de suivre nos rencontres européennes de choix sans ce genre de commentaires simplets qui n'intéressent probablement qu'une minorité du public.  Sans réponse de leur part, je me verrai dans l'obligation de militer contre la chaîne, en tous cas en Italie. Comment? A la manière de l'italien le plus français de tous, Coluche, tout simplement en ne donnant aucun pourboire à chaque repas, course de taxi et autres services, en y ajoutant que je suis français, journaliste de C+ et Juventine.

 

D'autres conseils suivront.