Francocentrisme

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le ballon de la discorde ?

Voilà une situation comme elle est sympathique… Deux années se concluent au cours desquelles, infatigables, les suiveurs de l’équipe de France ont répété à l’envie une logique critique à l’encontre de Domenech basée sur un triple leitmotiv : Domenech s’enferme dans un fonctionnement paranoïaque, Domenech n’est pas l’homme de la situation, Domenech ne parle pas du jeu. Ce dernier leitmotiv est apparut doucement mais surement comme l’argument choc numéro un de la classe foot-médiatique. Un argument porté tout à la fois par des g.o. grand-guignols type Riolo de RMC et par des consultants en culotte courte mais à l’esprit qui s’affute (type Lizarazu). Un argument qui a permis deux ans durant d’insinuer l’insignifiance du jeu pratiqué par l’équipe de France et l’incompétence de son sélectionneur symbolisé par ce refus d’affronter les questions relatives au terrain. Au cours des poules le vent a ce faisant tourné, l’équipe de France s’est engluée dans un snuff movie téléréalisé et le quiproquo est devenu savoureux lorsque c’est Domenech qui a reprit à son compte l’argument du jeu, face à des médias accusés d’être trop alléchés par le goût du sulfureux état d’une sélection en totale débandade !

Qui, donc, s’intéresse au fameux jeu ?

Voilà une situation comme elle est sympathique… Au temps des poules cruelles de l’équipe de France, pas si vieux mais déjà dépassé !, un nouvel argument choc affleurait dans la critique de Domenech, de ses soutiens, du système et de Voltaire : non seulement l’équipe de France ne produisait pas de jeu mais, « le plus triste dans tout ça, c’est que c’est la Coupe du Monde et qu’on ne parle pas de foot… ». L’ironie, cinglante, faisait conclure : « Plus vite les Bleus seront virés, plus vite on retrouvera l’intérêt de la Coupe du Monde ! ».

bleu de froids

Sortez vuvuzelas ! Les Bleus sont à la maison ! Et les médias… aussi !

Parlez de jeu ? Pensez ! Les mi-temps ont mieux à faire que de s’intéresser à la défense paraguayenne ! Les fins de match ont mieux à faire que d’étudier la passe à dix espagnole !

Et, plus globalement, les français ont mieux à faire que de parler d’autre chose que de la France, ce vieux pays d’un vieux continent qui aime tant à se mirer,  se décortiquer, se navrer de son narcissisme sans cesser d’y céder avec l’allégresse d’un onaniste averti dont la suffisance n’aurait d’égale que la capacité d’autosuffisance !

un onaniste selon une représentation érudite

La question du Jeu, sur quoi Domenech ne parlait pas / auquel il fallait s’intéresser, est une illustration sympathique de ce mal qui frappe le footeux tricolore : le francocentrisme du supporter français.

Francocentrisme, voilà de barbare un terme qui n’a pourtant rien d’avancé. C’est une reprise ciblée du concept d’ethnocentrisme, qui décrit un phénomène (naturel résultant des rapports directs ou indirects entre les sociétés selon Lévi-Strauss) de négation des cultures « autres » ou, pour le formuler de façon moins abrupte, une « tendance, plus ou moins consciente, à privilégier les valeurs et les formes culturelles du groupe ethnique auquel on appartient » (Dictionnaire de l’Académie française).

Dans le cas présent, le francocentrisme des supporters de foot français s’étale à la une des journaux, imbibe tous les commentaires des matchs télévisés jusqu’à leur servir de présentation, pause et conclusion, irrigue tous les débats techniques à l’antenne des radios et… ridicule absolu, occupe une commission de députés pour l’audition des témoins et responsables de ce qui porte déjà le titre définitif de fiasco ou naufrage, au plus offrant !

Politiques et médias ne sont pas comme des mouches autour de la merde, pour le dire méchamment, ils sont où sont les regards de leurs clients et citoyens (je vous laisse faire les liaisons respectives selon votre bon vouloir et sens cynique !) et se penchent avec un sens aigu de la répétition sur l’équipe de France pour répondre à une demande… qu’ils nourrissent par intérêt propre et stratégique.

drôle d'inversion

Sans flirter autour de la poule et de l’œuf, la première risquant d’hérisser la crête des coqs aux couilles pressées, le francocentrisme des supporters français (supporters au sens large, à l’appui du voyage ministériel de madame Bachelot, ministre drapée de bleu et, n’est ce pas, muni d’un appareil photo et d’un sourire béat, à l’appui encore de ces journalistes défaits tout autant par l’énorme accident industriel des Bleus multi-sponsorisés et par leur nécessaire retour au bercail) tend à placer le sujet en arrière plan au profit de l’acteur. Dans cette curieuse inversion, le tenant du rôle devient le sujet de la pièce, et le sujet de la pièce devient un simple décorum : le football, en l’occurrence la Coupe du Monde, se mue alors en prétexte ou support à l’évocation de l’équipe de France.

Inversion tordue s’il en est : établie en sujet propre, l’équipe de France est déplacée sur un terrain qui n’est pas le sien… la sélection ayant vocation à pratiquer le foot moins qu’à servir de sujet à part entière !

Le francocentrisme alors se mord la queue, la focale d’intérêt transformée en sujet… et les distinctions s’organisent : qui de suivre le mouvement de zoom, qui d’opérer un glissement retour vers l’intérêt premier, en l’occurrence la Coupe du Monde.

Alors que médias et politiques s’escriment à « fouiller » / creuser leur focale équipe de France, on formulera des hypothèses plutôt négatives quant à leurs motivations, ainsi qu’à celles de leurs suiveurs attentifs aux soubresauts réels ou brodés. Qu’il s’agisse d’une pure et simple incapacité à changer de fusil d’épaule en poursuivant des traitements comme prévus, de l’opportune exploitation du téton qui évite de regarder la tête ou du goût prononcé pour le montage de drames en épingle, les uns et les autres organisent un espace public nouveau, qui n’est ni le foot, ni la politique, ni le divertissement, mais un sujet à la croisée des trois, sans substance sinon celle, lointaine, de l’objet premier de l’équipe de France.

le narcissisme appliqué à la peinture... ouf... ça existe ailleurs !

Bien sur, les subfootiens s’accrochent à leur Coupe du Monde derrière un Ricardo Jaime qui ne faiblit pas, et gardent les yeux rivés sur la défense du Paraguay et le collectif allemand tout en croisant les doigts pour un miracle ghanéen ! Cependant qu’ils se sont détachés d’une relation affective aux matchs, France et Suisse débarqués, les subfootiens rédacteurs francophones se sont rapprochés du plaisir primitif du Jeu… et face, au phénomène de ce francocentrisme des supporters de foot français, ils constatent non sans délice que le mal est, comme l’économie, mondialisé !

Qu’on se rassure ! Le francocentrisme n’est pas une maladie orpheline.

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